Juin 302013
 

« Théorie du genre »: la belle aubaine

sur :  Genre!

Un nouvel ennemi est apparu dans les radars de la droite « en France « . Cela a commencé avec des manuels de SVT, s’est renforcé avec les manifs de la honte et les mouvements anti-« mariage pour tous ». Personne ne savait très bien de quoi il s’agissait, mais on savait que c’était mal. Le mot d’ordre s’est répandu : le lobby gayo-franco-maçonno-gauchiste a trouvé un nouveau truc, ça s’appelle la théorie du genre et c’est mal. Il paraît qu’ils veulent l’enseigner à l’école. Il paraît qu’ils disent que le sexe ça n’existe pas, ou alors qu’on peut choisir son sexe (on ne sait pas trop), qu’ils renient la nature et qu’ils veulent qu’on devienne tous homos. Le Mal, on vous dit.

Le mot d’ordre s’est répandu comme une traînée de poudre. Sur les listes de diffusion paroissiales d’abord, puis grâce aux blogs, aux sites dédiés, aux réseaux sociaux. La « théorie du genre » est une idéologie, un nouveau totalitarisme. Elle n’a aucun fondement scientifique, évidemment, puisqu’elle est issue des sciences humaines. On lui prête vie: elle menace nos enfants, elle s’introduit insidieusement dans les lois, les programmes scolaires. Les gauchos veulent qu’elle soit enseignée dès l’école maternelle (pensez à ces pauvres enfants obligés de lire Butler et Foucault dans le texte).

Alors il faut résister : mieux, il faut combattre.

Image trouvée sur la page "Toute la vérité sur l'inventeur des Gender studies"

Image trouvée sur la page « Toute la vérité sur l’inventeur des Gender studies »

On avait vu le débat prendre de l’ampleur avec la question du « mariage pour tous » ; depuis quelques semaines, les choses semblent s’emballer. Un indicateur: le mot-clé « théorie du genre » sur Twitter, fournisseur d’éclats de rire et de larmes de rage depuis plusieurs mois. Le combat contre l’égalité des droits a été perdu, mais les homophobes se sont trouvé un nouveau cheval de bataille – ah, pardon, on me signale que c’est dit sans homophobie aucune.

Interrogée sur cette fameuse « théorie du genre » dont tout le monde parle, la ministre des droits des femmes a répondu qu’elle n’existait pas (allélulia). Qu’elle ne savait pas ce que c’était. Que ce qu’elle connaissait, ce sont les études de genre. Elle a bien fait. Seulement, ce n’est pas suffisant : les adversaires des études de genre la traitent maintenant de « menteuse ». Pourquoi ? Parce qu’ils et elles croient dur comme fer qu’une telle « théorie » existe. La formule est devenue mot d’ordre. Elle est impropre, polémique, contestée par les chercheuses et chercheurs en études de genre, mais elle a désormais acquis une réalité, une consistance propre. Nous voilà forcé·e·s de nous situer par rapport à elle – même si ce n’est que pour rappeler qu’elle n’existe pas.

Pourquoi un tel emballement ? Comment cet objet vide, issu du discours du Vatican sur le concept de genre, est-il devenu un enjeu de société ? La réponse est très complexe et il faudra sans doute plus de recul pour en percevoir tous les enjeux. On peut cependant d’ores et déjà constater que cette « théorie du genre » est une belle aubaine pour les conservatismes de tous poils. On connaissait déjà le discours homophobe sur l’homosexualité « contre-nature », qui avait déjà été mobilisé lors du débat sur le PaCS et est réapparu à l’occasion de celui sur le « mariage pour tous » – avec une variante cependant : les conservateurs se sont trouvé un ennemi. Un ennemi avouable, car il ne s’agit pas des homosexuel·le·s, mais de la « théorie du genre ».

Certes, on la présente comme une invention du « lobby gay » destinée à justifier l’homosexualité ; mais tout cela est dit sous couvert de débat d’idées [rires enregistrés], de contestation de ce qui n’est qu’une simple théorie (ou bien est-ce un dogme ? ou une idéologie ? ou tout cela en même temps ?). On n’attaque pas les homosexuel·le·s, non : on attaque le « lobby gay », l’idéologie gay. On est gayphobe, pas homophobe. Dernière offensive en date, on prétend faire la lumière sur les sombres origines de la « théorie du genre » : elle aurait été inventée par le docteur John Money, un psychiatre soupçonné de pédophilie(1). Tiens, tiens : pédophilie, genre… La « théorie du genre » ne serait-elle pas un moyen de justifier la bien-connue pédophilie des homos ? – Mais sans homophobie, sans rancune, donc.

Money

AC Husson

Notes
(1) Où l’on réalise que le combat contre la « théorie du genre » doit beaucoup à… la théorie du complot. Le psychologue John Money a en effet utilisé le concept de « genre » (gender) pour désigner ce qui, dans l’identité « féminine » et « masculine », ne relève pas du biologique. Ce n’est cependant pas l’inventeur du concept, qu’on doit à une conjonction de travaux, et en particulier à ceux menés dans les années 60 par le psychiatre Robert Stoller sur l’identité sexuelle. On peut aussi remonter aux travaux de l’anthropologue Margaret Mead, mettant en évidence le caractère social de ce qu’on désignait jusqu’alors comme des caractéristiques naturelles sexuées. Il est bien plus utile cependant pour les adversaires des études de genre de se concentrer sur la figure de John Money, qui prônait effectivement la tolérance envers la pédophilie et pensait que les personnes intersexuées devaient être réassignées vers un sexe ou l’autre; son traitement du cas de David Reimer est devenu célèbre. De plus, ce que l’on appelle gender studies (études de genre, études sur le genre) n’a pas été créé par Money ou Stoller mais est issu de la réappropriation par les féministes de la « 2ème vague » du concept de genre. Cette réappropriation conduit rapidement à s’éloigner de l’usage original du concept.
Cf. Eric Fassin, « Le genre aux Etats-Unis et en France », dans Agora débats/jeunesses, 41, 2006. pp. 12-21.

 

«La théorie du genre a toujours été queer»

Si vous avez manqué le début, ou la fin, voire le milieu de ce qu’on appelle les gender studies et les théories queer, pas de panique. Anne-Emmanuelle Berger peut vous aider. Dans son essai Le Grand Théâtre du genre (1), elle explique entre autres pourquoi la drag queen est la figure iconique d’un certain féminisme, comment le concept de «performance» est l’enfant de la sociologie américaine et de Lacan. Elle fait surtout le tour du cliché du «pouvoir» et ausculte ses penchants libéraux.

De quoi traite le Grand Théâtre du genre ?

Je m’intéresse aux conditions intellectuelles et culturelles d’émergence de ce qu’on a appelé la théorie du genre aux Etats-Unis, ainsi qu’à ses modes de réception en France. J’essaie d’apporter des éclairages différents …

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Punk Under Tweed

Deborah Gutermann Jacquet sur : laregledujeu.org

gay-prideLa fonction essentielle du droit n’est pas de préserver l’ordre moral, mais de protéger les citoyens. La résistance actuelle au mariage pour tous semble ainsi s’inscrire dans la droite file d’une vision erronée du droit vu comme le lieu de résistance ultime au changement : des mœurs, des couples, des sexes, de la famille. Il est vrai que l’évolution du droit lui-même a pu favoriser cette vision : n’a-t-on pas attendu 1965 pour que les femmes obtiennent le droit de travailler et d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari ? La nostalgie n’est pourtant pas une philosophie, ni une éthique convocable dès lors qu’il s’agit de penser l’armature symbolique d’une société.

Pas plus que la vocation du droit n’est de veiller au maintien de la couche de poussière, celle de la psychanalyse n’est pas de se désoler des vacillations de l’ordre symbolique. Lacan en témoigne, lorsque, dans son dernier enseignement, il insiste pour montrer que le symbolique n’est pas le fin mot de l’affaire. La psychanalyse, dans la perspective où elle peut aussi interpréter l’époque, peut se saisir de cette possibilité pour affûter ses concepts, et c’est ainsi que l’édifice freudien a été repensé par Lacan. La psychanalyse qu’il a créée et initiée ne transpose pas le XIXe siècle au XXIe. Elle se situe du côté de l’anticipation et non de la réaction.

Lorsque la psychanalyse endosse à son tour le costume de l’ordre moral et se désole du déclin des vieilles autorités, elle renie son propre discours et prononce son oraison funèbre. Le tranchant de la psychanalyse est mis à mal quand c’est cet usage qui en est fait. Il réside bien plutôt du côté de ceux qui prennent acte de ce qu’est l’époque et sont sur la brèche.

Un sujet qui s’adresse à un analyste orienté par cette éthique n’apprendra pas de sa cure comment devenir convenablement straight. Un sujet qui s’interroge sur ce que c’est que devenir père ou mère, n’y trouvera pas de prêt à l’emploi et ne s’enseignera que de son expérience inédite. Occuper la fonction de parent n’est donc pas un « donné » inscrit dans la vérité pluriséculaire d’une nature réalisée par deux sexes, mais une invention, pour chacun singulière. C’est cela que l’analyse dénude. Elle permet pour chacun, homo ou hétéro, de se défaire du standard pour laisser fleurir et s’épanouir son style. L’analyste qui l’accompagne peut être vêtu de tweed. Il n’en doit pas moins rester punk.

 

par Odile Fillod

sur : allodoxia

Les tours de passe-passe de la psychologie évolutionniste du genre

IllusionPeggy Sastre, une essayiste et chroniqueuse associée au Nouvel Observateur qui promeut activement les théories psycho-évolutionnistes du genre, vient à nouveau d’exprimer sa foi ardente dans celles-ci et son mépris de ses contradicteurs. Cette charge publiée sur un site ayant une large audience ne pouvait rester sans réponse.

Quelques remarques s’imposent sur la forme d’abord, car les procédés rhétoriques utilisés, récurrents dans le discours produit par les défenseurs de ces théories, ne sont pas anodins. J’en viendrai ensuite au fond, car les scientifiques qu’elle appelle à la rescousse présentent des arguments dont la faiblesse mérite d’autant plus d’être mise en évidence qu’ils sont eux aussi classiques.

Un usage extensif de la technique de l’homme de paille

La technique de l’homme de paille consiste à discréditer sont adversaire en présentant sa position de manière erronée (le plus souvent caricaturale), en lui attribuant fallacieusement des arguments faciles à réfuter. C’est ce que Peggy Sastre emploie dans un premier temps pour disqualifier en bloc l’article dans lequel je décortique un exemple (malheureusement assez typique) de dévoiement du processus de vulgarisation des publications relevant de la psychologie évolutionniste.
En effet, elle suggère d’abord que je « déteste » la « théorie de l’évolution de Darwin » via le titre de son article. Elle indique ensuite que le mien véhicule « le message selon lequel il y aurait quelque chose de fondamentalement pourri au royaume de Darwin », affirme que j’y « ressasse » comme d’autres le « mantra » selon lequel « l’humain super complexe échappe à l’évolution », et pose que je rejette la psychologie évolutionniste dans son ensemble et pour des raisons idéologiques, comme peut le laisser croire un morceau de phrase extrait de son contexte. Or j’écrivais au contraire que les promoteurs de la psychologie évolutionniste balaient « à juste titre » l’argument consistant à dénoncer ses implications politiques potentielles ou avérées (j’avais même enfoncé le clou dans une réponse à un-e internaute troublé-e par ce passage [1]). Par ailleurs, me souciant au moins autant qu’elle de l’ignorance/incompréhension très répandue de la théorie de l’évolution et de sa remise en question rampante, j’avais pris soin de rappeler les grandes lignes du mécanisme de sélection génétique qui est au cœur de sa version moderne, et de préciser que l’existence de ce mécanisme était « un fait établi ».
Les propos qu’elle me prête sont totalement absents de l’article. Mais s’il faut être plus explicite pour ne pas s’exposer aux procès d’intentions, alors disons-le clairement : je pense qu’il n’y a aucun doute possible sur le fait que l’être humain a été, et reste soumis, à ce mécanisme fondamental de l’évolution des espèces. Je pense aussi que les trois hypothèses suivantes, qui sont suffisantes pour élaborer des théories psycho-évolutionnistes, sont raisonnablement fondées et font consensus dans la communauté scientifique :

1. nos comportements sont notamment le produit de mécanismes opérés par notre cerveau;
2. son développement et son fonctionnement sont notamment sous contrôle génétique;
3. certaines variantes génétiques permettant ou favorisant la production de comportements maximisant le succès reproductif ont de ce fait été sélectionnées au cours de l’évolution.

Ce point étant fait, examinons la deuxième étape de la stratégie rhétorique employée par Peggy Sastre.

Le recours à l’argument d’autorité (apparente)

Renonçant définitivement à répondre aux points soulevés dans mon article, se disant « lasse d’avoir à combattre ces idées reçues (pour parler poliment) avec [ses] petits bras d’autodidacte », elle se retranche derrière la parole de « spécialistes estampillés « officiels » » (sic) qu’elle est allée interviewer. Sont donc convoqués d’une part Michel Raymond, « directeur de recherche au CNRS, responsable d’une équipe de recherche en biologie évolutive humaine à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier », auteur de livres de vulgarisation publiés au Seuil et chez Odile Jacob dont elle recommande la lecture, et d’autre part Charlotte Faurie, « spécialiste, entre autres, de l’évolution de la latéralité dans les populations humaines ». Voilà qui est censé en imposer.
Mais il n’en est rien. Car Peggy Sastre tombe ici dans l’un des travers récurrents de la vulgarisation scientifique : pour présenter ce qui n’est qu’une hypothèse de recherche (j’y reviens plus bas), elle s’appuie entièrement sur le discours de chercheurs dont le programme de recherche est précisément basé sur cette hypothèse. Or outre qu’ils croient sans doute profondément à sa pertinence, ils ont un intérêt très concret à la défendre. C’est comme si un journaliste chargé de fournir un éclairage sur la situation économique de Cuba se contentait d’interviewer le ministre de l’économie de Castro, « spécialiste estampillé « officiel » » s’il en est. Je peux imaginer que n’ayant ni formation scientifique, ni formation journalistique, Peggy Sastre éprouve quelque difficulté à éviter ce travers. Mais dans ce cas peut-être devrait-elle renoncer à se revendiquer journaliste scientifique et se présenter pour ce qu’elle est, à savoir une essayiste et chroniqueuse pamphlétaire à la Eric Zemmour.

L’accusation de parti-pris idéologique

Venons-en à ce que nous disent ces spécialistes qu’elle convoque, Charlotte Faurie pour commencer :

« Il est tout simplement aberrant de nier les preuves que, dans l’espèce humaine comme dans toutes les autres espèces, les différences génétiques entre mâles et femelles entraînent des différences moléculaires, cellulaires, physiologiques, et comportementales. […] Ceux qui nient ces faits, et donc rejettent leurs explications, le font pour des raisons idéologiques et affectives – non-scientifiques. ».

Michel Raymond en remet une couche :

« La position qui consiste à dire que les différences entre les cerveaux d’hommes et de femmes est uniquement d’origine culturelle est fondée sur une idéologie, mais elle est reprise en boucle par les médias, car elle est décrétée politiquement correcte. […] Ignorer ou nier une contribution biologique est une aberration, l’aveuglement idéologique ne peut conduire à rien de bon ».

Nous voici une fois de plus confrontés à l’argument du parti pris idéologique, le même que celui qui avait par exemple été asséné à Elisabeth Badinter osant « nier » l’existence d’un instinct maternel. Il est certes formulé ici par des scientifiques, mais sachant qu’ils sont eux-mêmes de parti-pris et que ce n’est pas « la science » qui s’exprime à travers eux, c’est un peu court. Quelles sont donc les « faits », et les « preuves » de ces faits qu’il est aberrant de nier ?

Pression de sélection, testostérone et comportements

Selon Charlotte Faurie, la principale différence génétique à l’origine de différences comportementales entre hommes et femmes est le gène qui entraîne la synthèse d’en moyenne sept fois plus de testostérone chez les premiers. Or, affirme-t-elle, notre cerveau possède des récepteurs qui lorsqu’ils sont activés par la testostérone influencent, via leur effet sur la construction et le fonctionnement du cerveau, nos « préférences, décisions, réactions, interactions sociales, performances cognitives, etc ». Excusez du peu. D’ailleurs, nous dit Michel Raymond, « à la naissance, les nouveaux nés garçons et filles ont déjà des comportements différents ». Voilà pour ce qui est des faits. Pour ce qui est des preuves, c’est ce dernier qui s’en charge :

« Les cerveaux sont biologiquement différents vu que les forces sélectives agissant sur les mâles et sur les femelles ne sont pas les mêmes, ce qui fait que les comportements sélectionnés depuis des centaines de millions d’années sont, eux aussi, différents. ».

Et comme si cette brillante démonstration n’était pas suffisante, il ajoute qu’aucun mécanisme n’a été proposé qui permettrait d’expliquer pourquoi et comment l’évolution aurait effacé dans notre lignée les différences d’origine génétique entre cerveaux mâles et femelles.

Examen des faits et de la preuve par la théorie de l’évolution

Il faudra pour commencer que Michel Raymond nous indique les références des études scientifiques ayant montré qu’à la naissance, garçons et filles ont déjà des comportements différents. On pourra alors discuter des causes et conséquences possibles de ce phénomène.
Concernant les effets putatifs de la testostérone, un long développement serait nécessaire pour montrer non seulement que l’influence biologique « masculinisante » de la testostérone sur les traits psycho-comportementaux cités par Charlotte Faurie n’est pas démontrée, mais en outre que la littérature scientifique indique que si une telle influence existait, elle serait très ténue. Je ne traiterai ici que deux exemples de « faits » fréquemment évoqués, et pour ne pas être accusée d’être allée puiser des arguments ad hoc dans la littérature antiévolutionniste, je m’en tiendrai à ce que Raymond et Faurie en disent eux-mêmes.

Fait n°1 : testostérone => latéralisation cérébrale => avantage en maths

L’un des mantras ressassés par les tenants d’une responsabilité de la testostérone dans les différences psychiques entre les sexes est l’idée que celle-ci aurait un effet dit « organisationnel » sur la latéralisation cérébrale. Selon Stanislas Dehaene par exemple, ceci expliquerait d’une part le fait qu’il y a plus de gauchers chez les hommes, et d’autre part leur « sens raffiné de l’espace », d’où leur avantage « dans les grands espaces mathématiques » [2]. Il cite à l’appui de cette thèse un « faisceau d’indices convergents » constitué notamment des éléments suivants : la plupart des mathématiciens sont des hommes, la plupart des surdoués en mathématique sont des premiers-nés, or ils sont exposés à davantage de testostérone in utero que leurs petits-frères, et près de 50% d’entre eux sont gauchers, ambidextres ou issus d’une famille qui comprend des gauchers. Or voici ce que Charlotte Faurie et Michel Raymond écrivaient dans un article publié en 2011 dans une des revues scientifiques de référence des psychologues évolutionnistes :

« Il a de longue date été suggéré que la testostérone était associée à la latéralisation manuelle, sur la base de l’observation qu’il y a davantage d’hommes que de femmes gauchers […]. Les théories concernant le rôle organisationnel de la testostérone dans le développement du cerveau ont conduit certains auteurs à suggérer une influence de la testostérone in utero sur la préférence manuelle chez l’adulte […]. Les études sur la longueur relative des deuxième et quatrième doigts (ratio 2D-4D), qui semble refléter le niveau d’exposition prénatale à la testostérone, ont détecté une association avec la préférence manuelle, indiquant qu’en moyenne, les gauchers avaient été exposés à davantage de testostérone in utero […]. Cependant, une méta-analyse des études empiriques a abouti à la conclusion que celles-ci n’étayaient pas cette hypothèse concernant l’influence de l’exposition prénatale à la testostérone […].»

Si on ne peut conclure que cette hypothèse clé de la théorie de la latéralisation cérébrale par le testostérone doit être définitivement abandonnée, on peut au minimum reconnaître qu’elle fait l’objet d’un débat scientifique, et qu’elle est très loin de constituer ce qu’on peut appeler un fait scientifique.

Fait n°2 : testostérone => comportements agressifs

Un autre des mantras ressassés par les tenants d’une responsabilité de la testostérone dans les différences psychiques entre les sexes est l’idée que celle-ci aurait un effet dit « activationnel » sur les comportements agressifs. Or nos deux spécialistes suggèrent dans ce même article publié en 2011 que si les gauchers ont un plus haut niveau de testostérone circulant que les droitiers, se battent plus souvent, et sont plus nombreux dans les populations ayant un taux plus élevé d’homicides, ce n’est pas parce qu’ils ont un niveau de testostérone naturellement élevé les prédisposant aux comportements agressifs. En effet :

« Nous faisons l’hypothèse que les gauchers ont tendance à se battre davantage en raison des conséquences psychologiques de leurs chances accrues de vaincre […]. Seuls environ un tiers des hommes de notre échantillon ont remarqué que la latéralisation manuelle pouvait influencer la probabilité de gagner un combat physique, mais une large proportion d’entre eux considéraient que le fait d’être gaucher était un avantage, et cette proportion était encore plus grande chez les gauchers. De plus, il est possible que l’expérience des combats victorieux accroisse la confiance en eux des gauchers, même quand ils ne sont pas conscient de cet avantage inhérent au fait d’être gaucher. Ainsi, il est possible que la confiance en eux des gauchers augmente au fil du temps et les rende prompts à se battre plus fréquemment. […] Le niveau plus élevé de testostérone chez les gauchers pourrait être lié à leur plus grande implication dans la compétition entre mâles via des affrontements physiques observée dans notre étude. On sait que le niveau de testostérone est corrélé à la compétition sociale chez les hommes […]. Par exemple, celui des joueurs de tennis masculins augmente avant le début d’un match […]. Des résultats similaires ont été trouvés chez des joueurs de jeux vidéo et d’échecs […]. Ces articles ont également montré qu’après une compétition d’athlétisme, le niveau de testostérone continue à augmenter chez les gagnants mais décroît chez les perdants.»

Bien entendu, on ne peut conclure de ces considérations qu’il est exclu que la testostérone augmente, via une action sur le cerveau, la propension aux comportements agressifs censément masculins. Mais cet exemple montre que les corrélations qui sont typiquement invoquées pour accréditer cette hypothèse peuvent être interprétées en recourant à une causalité inverse, et ce y compris par des tenants de théories évolutionnistes de ce type de tendances comportementales.

L’existence de pressions évolutives sexo-spécifiques a-t-elle nécessairement entraîné une sexuation innée des comportements ?

La préférence pour les partenaires sexuels du sexe opposé constitue l’exemple paradigmatique d’application du raisonnement de Michel Raymond exposé plus haut : les forces sélectives agissant depuis des centaines de millions d’années sur les mâles et sur les femelles ne sont pas les mêmes (pour transmettre leurs gènes, les mâles doivent copuler avec des femelles, alors que les femelles doivent copuler avec des mâles), « ce qui fait que » des différences génétiques doivent avoir été sélectionnées rendant leurs cerveaux biologiquement différents afin de favoriser des comportements adaptés (préférence des hommes pour les femmes, et réciproquement). De plus, cette différence psycho-comportementale entre hommes et femmes est la plus nette, et la moins variable dans le temps et selon les cultures qu’on puisse trouver, en un mot celle qui est à l’évidence la plus naturelle. En outre, on retrouve cette sexuation du comportement dans le monde animal, et des mécanismes biologiques qui la déterminent en partie ont été mis au jour chez de nombreux vertébrés, impliquant notamment un effet des hormones sexuelles sur le cerveau. Toutes les pièces du puzzle semblent réunies pour expliquer cette parfaite continuité entre un comportement animal et un comportement humain. Et pourtant…
Pourtant, l’expérimentation rigoureuse étant quasi impossible chez l’Homme, la solidité de ce scénario repose entièrement sur le caractère congruent des indices accumulés via diverses « quasi-expériences ». Or lorsqu’on prend la peine de l’examiner soigneusement – ce qu’entre autres Rebecca Jordan-Young a fait –, ce qui ressemble de loin à un « faisceau d’indices convergents » (selon l’expression consacrée à défaut de l’existence de preuves) s’avère être une somme d’observations parfois contradictoires, souvent entachées de biais méthodologiques et presque toujours ambigües. Les décennies de recherche consacrées à tenter de mettre en évidence ne serait-ce qu’une infime influence de la testostérone sur l’orientation sexuelle, via un effet sur la structure ou sur le fonctionnement du cerveau humain, ont échoué à le faire. Avec les progrès de la biologie moléculaire, les scientifiques tentant de trouver des facteurs biologiques influençant l’orientation sexuelle masculine (un sujet d’étude de tout temps particulièrement privilégié) se sont tournés vers la recherche de facteurs génétiques, mais également sans succès à ce jour. Michel Raymond lui-même avait en 2007 déclaré dans un entretien à ce sujet qu’il « ne parierai[t] pas sur une absence complète de facteurs génétiques », ce qui en dit long sur l’état de la démonstration scientifique de leur existence.
Dans cet entretien, il déclarait aussi ceci :

« Il y a au moins un facteur biologique qui a été identifié, et qui est maintenant bien confirmé : la probabilité de naître homosexuel, pour un homme, augmente avec le nombre de grands frères. Dans environ 20 % des cas, l’homosexualité s’explique par ce seul facteur. On a donc ici un effet complètement biologique […] ».

Voilà qui montre assez à quel point il est périlleux de passer sans transition de 15 ans de recherches sur l’évolution génétique de populations d’insectes soumises aux insecticides à l’explication des comportements humains (à peu près comme de passer des sciences de l’évolution des végétaux à l’explication des déterminants de l’intelligence humaine). Car comment oser prétendre que l’effet statistique de la présence d’un grand frère sur le développement de la personnalité d’un enfant est « complètement biologique » ? Quid, par exemple, de la possibilité que le poids des attentes parentales d’avoir pour fils un « vrai homme » (c’est-à-dire hétérosexuel et bon en maths, par exemple) repose plus lourdement sur les épaules des fils aînés ?

Deux neurobiologistes qui tentent de longue date d’objectiver et d’expliquer biologiquement les différences cérébrales et comportementales entre les sexes, réaffirmant que cette voie de recherche leur semble pertinente mais prenant acte du fait que la théorie simpliste de la différenciation sexuelle qui a dominé le XXème siècle doit être abandonnée, viennent eux-mêmes de le souligner dans la revue scientifique Nature neuroscience :

« Les théories biologiques de la différenciation sexuelle ont largement minimisé ou même exclu les effets différentiels des environnements sexo-spécifiques. L’environnement a une influence profonde sur l’image de soi et les comportements genrés des êtres humains, et est mal modélisé par les études sur les rongeurs. Les différences d’environnement selon le sexe ont probablement des effets majeurs sur la biologie cérébrale, […]. L’effet de l’environnement est rarement contrôlé ou empiriquement testé […] ».

Je suggère aux partisans des théories naturalistes du genre de méditer ce constat qui mériterait, soit dit en passant, d’être cité dans le chapitre « Devenir homme, devenir femme » des manuels de SVT de classe de première.
Ce constat m’amène également, pour terminer, à répondre à l’argument de Michel Raymond selon lequel aucun mécanisme n’a été proposé qui permettrait d’expliquer comment l’évolution aurait effacé dans notre lignée la différence d’origine génétique « entre les cerveaux mâles et femelles », car c’est l’absence de prise en compte de l’environnement qui l’empêche d’imaginer un tel mécanisme. Rappelons d’abord que personne ne prétend que l’évolution a effacé chez l’Homme toute différence de cette sorte, les structures cérébrales impliquées dans le contrôle de la physiologie de la reproduction (par exemple le contrôle du cycle menstruel) différant entre hommes et femmes, et ce ultimement en raison de leurs différences génétiques. Mais le contrôle des comportements, y compris liés à la reproduction, est une autre affaire.
Pour reprendre l’exemple de l’orientation sexuelle, on peut d’ores et déjà pointer le fait que chez le bonobo, considéré avec le chimpanzé commun comme l’une des deux espèces les plus proches de nous du point de vue phylogénétique, mâles et femelles copulent à peu près indifféremment avec les individus des deux sexes. Et on peut parfaitement imaginer que si en revanche la plupart des hommes sont attirés exclusivement par des femmes et réciproquement, c’est entièrement sous l’effet de l’injonction culturelle massive à l’identification à un genre et à la sexualité hétérosexuelle à laquelle sont soumis les êtres humains dès leur naissance. L’existence d’injonctions de ce type y compris durant l’âge de pierre est justement une hypothèse clé des psychologues évolutionnistes qui prétendent expliquer ainsi nombre de différences entre les sexes (une stricte répartition sexuée des rôles sociaux était censée régner, assignant les hommes à la chasse et à la défense du territoire et les femmes à la prise en charge des enfants, ce qui aurait par exemple provoqué la sélection de prédispositions génétiques à l’orientation dans l’espace chez les hommes). Pour parler dans le langage de la théorie de l’évolution, l’existence durant l’âge de pierre d’une incitation sociale aux relations hétérosexuelles suffisante pour assurer la reproduction aurait ainsi achevé de supprimer la pression de sélection naturelle favorisant la tendance à préférer des partenaires sexuels de l’autre sexe : il suffisait que les individus soient dotés d’une disposition à rechercher des relations sexuelles, peu importe avec qui.
De manière générale, des pressions de sélection culturelles sont susceptibles d’avoir guidé l’évolution naturelle de l’espèce humaine vers l’atténuation ou la disparition de certaines différences entre les sexes, comme d’ailleurs vers l’augmentation ou la création de différences, telles la différence moyenne de stature entre hommes et femmes. Mais il est certain que pour envisager de tels scénarios, il faut aller un peu au-delà des idées reçues.

Odile Fillod

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Notes et références

[1] Réponse du 26 avril 2012 au commentaire posté par “antisexisme” : « En effet, la psychologie évolutionniste est très souvent invoquée pour justifier des idéologies sexistes et racistes (Yves Christen, Eric Zemmour, etc). Mon point était ici que ça n’est pas un argument pertinent pour la rejeter, et que quand c’est seulement à ce titre qu’on la rejette, on la renforce au contraire. Il faut critiquer la doxa qu’elle produit en mettant en évidence l’absence de preuves scientifiques des hypothèses qu’elle avance, et non pas seulement s’en offusquer au nom de ses conséquences et seulement lorsqu’elles paraissent scandaleuses (ex : quand Peggy Sastre relaie la théorie selon laquelle il existe une tendance naturelle des hommes au viol qui a été sélectionnée par l’évolution). »

[2] Dans La bosse des maths, 2010, Odile Jacob, p.178-180.

 

Les métamorphoses de l’homosexualité

sur : xelias.yagg

Qu’est-ce que l’homosexualité aujourd’hui ? Qu’est-elle en train de devenir ? Quelles sont ses formes, ses modèles, ses contradictions ?

Faux ! L’orientation sexuelle n’est pas un choix, certes, mais nos sexualités sont malgré tout des constructions sociales. Lady Gaga est plutôt un bon exemple de « performativité » – tout le contraire de ce que prétend son refrain.

Introduction

Ces questions peuvent paraître étranges, elles ne le sont pas. Après tout, les homosexuels sont des hommes (ou des femmes) comme les autres, nous sommes tous pris dans le grand flux de la société, il n’y a aucune raison pour que nos vies sentimentales ou sexuelles ne soient pas affectées de la même manière que les autres par les modes de vie, les modes de pensées, les technologies.

(Contrairement à ce que certains veulent nous faire croire, personne n’est « born this way » : ce n’est pas parce que nos sentiments sont réprimés par les autorités qu’ils seraient plus authentiques que les autres ou moins de leur temps. Il n’y a pas un grand mensonge hétérosexuel et une vérité homosexuelle. Il n’y a que des êtres traversés par les idéologies, les désirs, les relations de pouvoir de leur temps !)

 

Mais comment faisait-on avant Internet ?

Je me posais ces questions alors que je feuilletais les Réflexions sur la question gay de Didier Eribon : tout en trouvant cela très intéressant, ces analyses m’ont paru si lointaines. « Le choc de l’injure », « la fuite vers la ville », « l’amitié comme mode de vie » : tout cela est toujours une réalité, souvent douloureuse, mais que de chemin parcouru ! Eribon relevait déjà le fossé qui existait entre une culture de la discrétion plus que centenaire et incarnée par le groupe Arcadie, et la nouvelle génération des FHAR pour qui il n’était plus question de se cacher. Et que de choses se sont passées depuis…

La mue « Internet »

Parmi les lames de fond qui ont traversé l’identité gay depuis une dizaine d’années, il y a bien sûr Internet, le continent Internet, où l’on peut distinguer plusieurs territoires. D’abord la pornographie, dont l’ampleur dépasse l’imagination, au point qu’elle est en passe d’acquérir ses lettres de noblesses et de respectabilité – et qui pourrait nier qu’elle n’a pas d’influence sur les comportements sexuels (des gays comme des hétéro d’ailleurs) ?

Grindr – le paradis sur Terre (ou presque)

Ensuite, les sites de rencontre ont vraisemblablement eu une influence beaucoup plus forte sur le mode de vie gay qu’hétéro (pour les lesbiennes, je ne sais pas trop). Avant Internet, mis à part les petites annonces, pour rencontrer d’autres gays, il fallait forcément passer par des lieux gays (depuis les boîtes de nuit, les saunas, les parcs, jusqu’aux associations diverses). Aujourd’hui, même les plus timides, même les plus cachés et même les hétéros les plus curieux peuvent rencontrer d’autres garçons comme eux. Internet, c’est le milieu de tous les milieux, et de tous les hors milieux. On peut aujourd’hui être gay, vivre en tant que gay, faire son coming-out, avoir un petit copain, sans avoir jamais fréquenté de milieu gay ni même quitté son village – chose quasiment impossible avant les années 2000 !

Enfin il y a toutes les cyber-communautés, les réseaux, la circulation de l’information et de la prévention, la création de sites et de forums selon les affinités. Yagg en est un bon exemple mais je pense surtout à ce qu’Internet peut apporter aujourd’hui à un gay mal dans sa peau, aux trans’ (ou ceux qui se posent des questions), aux bi, aux fétichistes de tous poils… Avec Internet, la notion même de « communauté gay » n’a plus du tout le même sens que celui qu’elle devait avoir avant les années 2000. Elle s’est dissoute dans le grand bain d’Internet, et elle s’y est reconfigurée de manière différente, protéiforme, avec de nouvelles solitudes mais aussi de nouvelles solidarités.

(À titre personnel, sans Internet, j’aurais probablement sombré dans la dépression avec une vie sentimentale et sexuelle proche de zéro. Mais ça, c’était avant…)

Ce que je veux dire, c’est qu’Internet n’est pas seulement un outil à la disposition des gays : Internet participe activement à la construction des identités gays et de la culture gay d’aujourd’hui.

La mue du mariage (la chenille et le papillon)

Il en est de même du mariage (et oui, on y vient, c’est ça le sujet de l’article !). Le mariage pour tous n’est pas seulement un droit qui va permettre aux gays de s’épanouir. Il est aussi et avant tout une étape supplémentaire dans l’intégration des gays dans la société et dans l’uniformisation des modes de vie. C’est bien cela qui est recherché par tous les partisans de cette loi (dont je suis) : l’égalité. Non plus la tolérance, mais la reconnaissance de l’égalité, ou plutôt : la fin de la distinction. Ce n’est pas rien. C’est une nouvelle métamorphose de l’homosexualité qui serait alors en cours. Une reconfiguration complète des identités et des cultures gays.

Une certaine idée de la culture gay, avant sa récupération par la pop.

Je pense que c’est sous cet angle de la métamorphose qu’il faut comprendre les résistances de certains gays face au mariage pour tous. C’est une mue : on gagne quelque chose, et on perd quelque chose. La nouveauté peut faire peur, la perte peut rendre nostalgique. Un ami me disait récemment qu’entre « relever du 3è sexe » et « faire partie de la masse », il préférait le 3è sexe… Préférer le sentiment d’être différent à celui d’être fondu dans la masse… Qui n’a pas déjà entendu ce genre de remarque de la part d’un gay ou d’une lesbienne cynique ou désabusée ? Après tout, c’est la position inverse de ceux qui revendiquent l’invisibilité des gays dans la société…

Le mariage pour tous, est-ce la chenille qui devient enfin papillon ou le papillon qui doit se couper les ailes pour devenir une chenille triste comme les autres ?

Toutes les homophobies ne se ressemblent pas

Certes, la plupart des gays qui se sont engagés contre le mariage pour tous reprennent les plus nauséabonds des arguments de Civitas et autres Frigide Barjot. Mais dans cette interview du maire gay de Chasselas, on trouve tout simplement ( ?) un attachement à la marginalité de l’homosexualité, à l’homosexualité telle qu’elle était comprise et vécue par tous les gays jusque tout récemment : une homosexualité acceptée, assumée publiquement, mais différente de l’hétérosexualité et sans possibilité de filiation.

Et cette inégalité deviendrait tout à coup insupportable, intolérable – comme si tous les gays qui avaient vécu avant nous avaient forcément vécu dans le malheur et la tristesse ? Pour des raisons d’hibernation avancée, je n’ai pas vu les Invisibles de Lifschitz, mais tous les gays, lesbiennes, trans’ qui ont vécu au siècle dernier ont-ils vécu dans l’attente d’une éventuelle égalité des droits pour vivre heureux et, à leur façon, libres ? Serons-nous forcément plus libres une fois que nous aurons le droit de nous marier ?

Je ne suis pas de ceux qui mettent toutes les formes d’homophobie dans le même panier. Le refus du mariage de la part d’un gay attaché à une place qui a construit son identité n’est pas la même chose que la haine viscérale de certains croyants ou conservateurs. L’attachement à une certaine marginalité ne relève pas de la même homophobie que le désir de destruction.

À plonger dans mes propres souvenirs, dans mes propres fantasmes, j’ai moi aussi pu éprouver une fierté à être différent, à être exclu. Puisque j’étais jugé inférieur par une société qui ne voulait pas de moi, peut-être était-ce parce que j’étais supérieur ? J’y avais gagné une lucidité, un savoir supérieur. J’éprouvais une forme de jouissance dans cette double vie : hétéro le jour, homo la nuit, fréquentant les lieux soi-disant mal famés de ma ville ou de Paris, connaissant les codes, reconnaissant tel ou tel dans la rue, rencontrant des hommes de tous les âges et de tous les milieux. J’étais fier d’être moi aussi, à ma façon, un paria.

La culture gay a-t-elle encore un avenir ?

Michel Foucault : « Quoi ? On me cite encore ? A quelle sauce vais-je être mis cette fois ? »

Avec la revendication (et la possible obtention) de l’égalité des droits, par définition, c’est toute la spécificité de l’identité gay qui est remise en question.

Pour revenir aux « Réflexions » de Didier Eribon, je suis tombé sur cette citation de Michel Foucault (grand défenseur de la « culture gay » à la fin de sa vie si j’ai bien compris) : « Plutôt que de dire, comme on l’a dit à un certain moment : ‘Essayons de réintroduire les homosexuels dans la normalité générale des relations sociales’, disons le contraire : « Mais non ! Laissons-la échapper dans la mesure du possible au type de relation qui nous est proposé dans notre société et essayons de créer, dans l’espace vide où nous sommes, de nouvelles possibilité relationnelles.’ En proposant un droit relationnel nouveau, nous verrons que des gens non-homosexuels pourront enrichir leur vie en modifiant leur propre schéma de relation. » (cité page 463-464).

Certes, cette citation pêche à plusieurs niveaux :

– je trouve qu’il est un peu naïf, un peu « bisounours » sur les bords (que Saint Foucault me pardonne d’avoir dit ça !)

– il oublie de tenir compte du légitime désir de normalité de la plupart des gays

– il ne prévoit pas que la société deviendrait conservatrice au point qu’envisager un « droit relationnel nouveau » paraît complètement impensable aujourd’hui (sauf à y inclure le PACS dans lequel les hétéro s’y sont finalement reconnus ? )

– il ne prévoit pas non plus que la plupart des opposants gay au mariage pour tous n’y seraient pas opposés par la gauche (pour être encore plus novateur) mais bien par la droite (par esprit conservateur, voire réactionnaire, par homophobie intériorisée)

Mais Michel Foucault serait-il homophobe ? Ou est-ce homophobe de tenir de tels propos aujourd’hui ? La provocation d’une telle citation ne doit pas nous empêcher d’y réfléchir.

Un peu de théorie

Théoriquement, la solution la meilleure est encore la plus simple : de même que le mariage n’a jamais empêche les « dissidents » hétéro de vivre hors du mariage, de même la possibilité pour les gays de se marier n’empêchera pas ceux qui n’en veulent pas de vivre leur vie autrement. C’est le B.A.BA que devraient se dire les « opposants non-homophobes ».

C’est presque une tautologie : je suis pour l’égalité des droits tout simplement parce que c’est ce qui m’apparaît être conforme à, euh, hé bien l’égalité des droits (et aussi la justice et la vérité).

L’égalité – c’est tout ou rien !

Le meilleur des mondes

Mais ce n’est pas parce que je suis favorable à l’égalité des droits que je vais arrêter là mon analyse. Car le mariage n’est pas seulement un droit, c’est aussi un modèle de société. Malgré ce que l’opposition acharnée et absurde de la droite peut faire croire, c’est bien le modèle traditionnel autour du couple et de la famille qui va sortir grandi de cette nouvelle loi. Les lesbiennes ne seront plus forcément épargnées des « catherinettes », cette tradition qui stigmatise par un chapeau ridicule les jeunes filles de 25 ans pas encore mariées. Aux vieux garçons comme moi, on finira également par demander pourquoi je ne veux pas me marier, pourquoi je ne veux pas d’enfant. Les débauchés et les marginaux n’auront plus l’excuse de l’exclusion pour justifier leurs vies atypiques. On voit déjà sur Facebook et ailleurs des groupes de LGBT queer ou autre s’alarmer de l’ordre moral que la loi sur le mariage pour tous peut entraîner à l’intérieur de la communauté (à commencer par les mots d’ordre de bonne tenue pour les manifestations).

Comme Bob et Lee, les couple homosexuel de Desperate Housewives, les gays réclament et commencent à obtenir aussi leur place dans les banlieues suburbaines proprettes. Mais qu’ils se rassurent : malgré la haine des conservateurs et des religieux de toutes sortes, le capitalisme, lui, a depuis longtemps compris que nous étions des consommateurs comme les autres. Lady Gaga et Madonna chantent pour nous, les agences de voyages nous organisent des croisières entre nous, et American Apparel est là pour nous habiller !

 

– Comment ça mon article est décousu ? Mais pas du tout. Sous le titre « les métamorphoses de l’homosexualité », j’explique simplement qu’en 2012, l’identité gay a fortement évolué en fonction de trois phénomènes majeurs : Internet (qui a redéfini la notion de communauté), la lutte pour le mariage pour tous (qui relègue l’ancienne identité gay au rang d’archaïsme), et les gestes de plus en plus nombreux de la société de consommation en direction des gays (ce qui permet de décrocher les luttes contre le capitalisme des luttes contre l’hétérosexisme.)

– j’utilise à dessein le terme « gay » : il peut désigner de manière très large les LGBTI dans leur ensemble, mais s’entend surtout pour les garçons homosexuels. Etant moi-même un garçon homosexuel, je reconnais volontiers ne pas être au fait des spécificités des situations des lesbiennes, trans’, bi ou intersexes et je ne veux pas utiliser le terme LGBTI là où les problématiques concernent surtout les gays.

Déc 022012
 

Faut-il encore manger de la viande ?

Thomas Lepeltier sur : sciences humaines.com

 Pour que chaque année des milliards d’animaux ne soient plus élevés et tués dans des conditions abominables, il est nécessaire de diminuer fortement notre consommation de viande. Faut-il pour autant devenir végétarien ?

Demandez à vos amis s’ils accepteraient que l’on fasse souffrir des animaux pour leur plaisir. Très probablement, offusqués par la question, ils vous répondront « bien sûr que non ». Pourtant, s’ils mangent régulièrement de la viande pour se faire plaisir, ils savent bien qu’ils entretiennent une industrie qui inflige chaque année des souffrances effroyables à des milliards d’animaux.

Prenez les vaches. Avant d’en faire des steaks bien saignants, il a fallu les dépecer. Ce n’est pas une tâche facile. Dans un abattoir, les vaches ne sont pas tuées sans douleur. Elles doivent d’abord être étourdies, c’est-à-dire rendues inconscientes par perforation du crâne. L’intention est bonne. Mais les bêtes ne sont pas dociles. Elles bougent et se débattent. Quant aux personnes en charge de l’opération, elles ne sont pas toujours à la hauteur de la tâche. En plus, elles n’ont pas le temps de faire soigneusement leur travail. Rentabilité oblige, les cadences sont très élevées. Résultat : de nombreuses bêtes, simplement sonnées, restent conscientes. Or voilà que commence l’opération de dépeçage. On suspend donc à un crochet ces vaches toujours conscientes par une patte de derrière et on leur tranche la gorge. Pas pour les tuer ; juste pour qu’elles se vident de leur sang. C’est au cours de ce processus qu’elles sont censées mourir tranquillement. Mais, dans l’industrie, on ne peut pas se permettre d’attendre longtemps. Alors, quand de nombreuses bêtes sont encore conscientes, on se met à les dépecer, en commençant par couper les pattes de devant. Les vaches, toujours suspendues par une patte arrière, se débattent tant qu’elles peuvent. Mais leur destin est scellé. Le couteau de boucher continue sont œuvre. Après plusieurs minutes d’horribles souffrances, la mort est enfin au rendez-vous. Quelques jours plus tard, les steaks sont dans les assiettes.

La vie rêvée des cochons d’élevage

Selon la réglementation imposée à l’industrie, ces scènes, dignes de films d’horreur, ne devraient pas se produire. Mais elles sont très courantes comme le révèlent nombre d’enquêtes (1). C’est logique : la mise à mort des animaux de rente se fait avec la même cruauté que celle qui préside à leur élevage. Prenez les cochons, par exemple. Ce sont des mammifères sensibles, très sociables et intelligents. Or la vie des cochons d’élevage est une abomination. Peu après leur naissance, leurs queues sont coupées, leurs dents sont meulées, et les mâles sont castrés, le tout sans anesthésie. Sevrés précocement, ils sont ensuite enfermés dans des enclos bondés, où ils peuvent difficilement se déplacer. L’air y est presque irrespirable et ils ne voient jamais la lumière du jour. Quand elles sont en âge d’être inséminées, les truies sont parquées individuellement 24 heures sur 24 dans une cage minuscule où elles ne peuvent pas se retourner. Les conditions sont telles que beaucoup de mâles et femelles meurent avant d’atteindre l’âge de l’abattoir. Quand ce moment est venu, les cochons qui ont eu la malchance de survivre sont entassés dans des camions, où pendant un voyage qui peut durer deux jours, sans alimentation et sans eau, ils doivent faire face à la violence de leurs congénères paniqués. À l’abattoir, saisis de peur, ils refusent d’avancer. Mais, sans pitié, à coups de bâton, les employés ont raison de leur résistance. Avec plus ou moins de succès, ces bonnes âmes tentent ensuite de les étourdir en les électrocutant. L’opération de dépeçage peut ensuite commencer, que les cochons soient conscients ou pas. Encore peuvent-ils s’estimer heureux : les conditions d’élevage des volailles sont pires (2). Face à cette cruauté, le prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer avait comparé la condition des animaux d’élevage à celle des Juifs dans les camps d’extermination nazis, avec cette différence que pour les animaux l’horreur n’a jamais de fin. Aussi avait-il parlé d’un « éternel Treblinka » pour caractériser leur situation (3).

Devant une telle abomination, il y a en gros trois attitudes. La première consiste à fermer les yeux sur la souffrance animale. C’est l’attitude la plus communément adoptée. La deuxième consiste à prôner l’élevage traditionnel, plus respectueux du bien-être des bêtes. La troisième attitude consiste tout simplement à refuser que des animaux soient tués pour être mangés. C’est le végétarisme. Quelle attitude adopter (4) ?

Une industrie jugée indéfendable

En dehors peut-être de quelques sadiques, personne ne défend en soi le martyre des animaux. Dans ces conditions, comment expliquer la pérennité de l’industrie de la viande ? Deux arguments lui servent souvent de justification. D’abord, tout en regrettant les souffrances des animaux, certains prétendent que l’alimentation carnée est une nécessité pour l’être humain et que, par conséquent, l’industrialisation de ce secteur alimentaire est indispensable pour nourrir une population croissante. Ensuite, des responsables politiques, des chefs d’entreprises et des employés de cette industrie avancent que son maintien est nécessaire pour faire vivre une population qui en dépend économiquement. En somme, à travers ces deux arguments, domine l’idée que la souffrance des animaux est dommage, mais nécessaire pour éviter celle des êtres humains. Est-ce crédible ?

Le premier argument est tout simplement infondé. Manger de la viande n’est pas une nécessité pour être en bonne santé. Certes, une alimentation carnée est source de protéines nécessaires à l’organisme. Mais celles-ci se trouvent également dans d’autres aliments (5). Pour l’anecdote, il faut savoir que l’athlète Carl Lewis, neuf fois médaillé aux Jeux olympiques, était végétalien au temps de sa plus grande splendeur (6).

La justification économique semble au premier abord plus sensée. Imaginons qu’un boycott généralisé de l’industrie de la viande soit un succès. Des millions de travailleurs dans le monde se retrouveraient au chômage. Cette dégradation temporaire de leur niveau de vie serait à prendre en compte. Mais, premièrement, que pèse-t-elle face aux souffrances sans commune mesure et sans fin des animaux si une telle industrie perdure ? Deuxièmement, comment ne pas se rendre compte que la fin de l’industrie de la viande serait créatrice d’emplois dans le reste de l’industrie alimentaire ?

Bref, les souffrances effroyables que l’industrie de la viande inflige chaque année à des milliards d’animaux ne semblent pas avoir d’autre justification que d’enrichir ceux qui sont à sa tête et de procurer du plaisir aux mangeurs quotidiens de jambon, de steaks ou de poulet. À notre époque, où les animaux apparaissent de moins en moins privés des qualités que les êtres humains possèdent (capacité à souffrir, à avoir des émotions, à raisonner, à élaborer une culture, etc.), il semble toutefois qu’un nombre croissant d’individus en vient à penser que cette industrie est indéfendable, et cela sans que ces individus aient besoin de prendre en compte les ravages écologiques que par ailleurs elle provoque (encadré p. 27).


Pour ne plus entretenir cette industrie cruelle, les carnivores pourraient décider de se tourner exclusivement vers l’élevage traditionnel. Enquêtes de terrain à l’appui, une chercheuse comme Jocelyne Porcher a montré que, dans ce type d’élevage, un animal n’est pas une chose que l’on exploite sans scrupule pour obtenir de la viande (7). Au contraire, un éleveur traditionnel veille au bien-être de ses bêtes, il établit des liens affectifs avec elles et il se prend souvent à les aimer. Il assure même la perpétuation de ces animaux de rente puisque, si le végétarisme se généralisait, il n’y aurait pratiquement plus de vaches, de cochons, de poules, etc., sur la surface de la Terre. Ce don de la vie a toutefois un prix. En retour, il faut que l’animal donne sa viande. Au moins, il a bien vécu.

La tentation de l’élevage traditionnel

Dans son essai Faut-il manger les animaux ? (L’Olivier, 2010), le romancier Jonathan Safran Foer avoue être touché par cette bonté des éleveurs traditionnels et se sent prêt à leur donner raison quant à la légitimité qu’il y aurait à manger leurs animaux. Il s’arrête toutefois au seuil de cette reconnaissance, pour une raison toute simple. De nos jours, la quasi-totalité des abattoirs relève de l’industrie de la viande. La vache, le cochon et la poule qui ont été élevés dans des conditions « champêtres » vont donc quand même subir, comme les animaux d’élevage industriel, une fin de vie horrible. Sans une réforme radicale des abattoirs, l’élevage traditionnel ne résout donc pas l’un des problèmes les plus criants de l’industrie de la viande.

Sachant que, en France, plus de 90 % de la viande consommée provient des élevages industriels, il faudrait également que les carnivores diminuent drastiquement leur consommation s’ils ne veulent plus entretenir cette industrie. Par sa nature artisanale, l’élevage traditionnel ne pourra en effet jamais répondre à un désir quotidien de manger de la viande. Tant qu’un quasi-végétarisme (un repas de viande par semaine environ) n’est pas instauré et que les abattoirs ne sont pas réformés, les consommateurs de viande seront donc toujours complices d’une industrie qui inflige des souffrances effroyables aux animaux.

La question du végétarisme

Reste la question de la mise à mort. Si une vache a passé de belles années dans un pré, pourquoi n’aurait-on pas le droit de la tuer de manière relativement douce pour s’en nourrir ? On pourrait avancer que manger de la viande est naturel, au sens où l’être humain l’a toujours fait et où les autres animaux le font aussi. Que l’on soit ou non végétarien, il est toutefois facile de comprendre que cette justification ne tient pas la route. D’abord, l’ancienneté d’une pratique ne lui apporte aucune légitimité. Par exemple, l’esclavage a duré des millénaires ; ce n’est pas pour autant qu’il faut le perpétuer. Ensuite, si les lions mangent bien les gazelles, les mâles peuvent aussi tuer les lionceaux qui ne sont pas les leurs. Quel carnivore trouverait légitime de prendre modèle sur cette pratique ? Peu, on imagine. Alors ? Comment justifier que l’on puisse tuer des animaux pour les manger ?

Les végétariens éthiques, c’est-à-dire ceux qui ne le sont pas pour des raisons diététiques ou religieuses, partent du principe qu’il ne faut pas faire souffrir les animaux quand ce n’est pas nécessaire (8). Or tuer des bêtes, même s’il était possible de recourir à des procédés indolores, reviendrait à leur faire du mal sans nécessité. Ce n’est pas la mise à mort en tant que telle qui pose problème aux végétariens éthiques. Tuer en douceur une vache en fin de vie serait envisageable, suggèrent-ils, si cela permettait d’abréger ses souffrances, par exemple. Mais envoyer à l’abattoir, comme le font même les éleveurs traditionnels, des animaux alors qu’ils sont encore très jeunes, c’est les priver sans nécessité d’une vie dont, en tant qu’individus, ils auraient pu jouir pleinement.

Le mangeur de viande peut-il être éthique ?

Dans son livre Apologie du carnivore (Fayard, 2011), Dominique Lestel s’en prend à cette volonté des végétariens éthiques de ne pas faire souffrir sans nécessité. Ce philosophe commence par reconnaître « que les justifications habituellement données du régime carnivore sont (…) plutôt inconsistantes ». Mais il pense pouvoir enfin justifier un tel régime en affirmant qu’un «  homme qui n’infligerait plus aucune souffrance à un autre être vivant ne serait tout simplement plus un homme, ni même un animal, car un principe fondamental de l’animalité est précisément de souffrir et de faire souffrir ». Très en verve sur ce sujet, il écrit aussi que « la vie repose sur une forme de cruauté qu’il n’est ni possible ni souhaitable d’éradiquer ». Il en conclut qu’il faut assumer sans honte d’être un carnivore.

Aux yeux de D. Lestel, cette cruauté assumée n’implique pas qu’il faille manger de la viande n’importe comment. Il faut au contraire devenir un « carnivore éthique ». Cela veut dire au moins deux choses. Premièrement, il faut que la mise à mort entraîne chez l’animal le minimum de souffrance possible. D’où une condamnation sans appel de l’industrie de la viande de la part de D. Lestel. Deuxièmement, manger de la viande doit être vécu comme une dépendance vis-à-vis des animaux. Il faudrait d’ailleurs les remercier par une sorte de rituel. Le carnivore éthique serait ainsi ce mangeur de viande qui considère qu’il ne dispose pas d’un statut d’exception dans la sphère de l’animalité et qu’il a une dette vis-à-vis des animaux. Du coup, il devrait même accepter un jour de se faire manger.

Si l’on en juge par la critique cinglante que lui a adressée le végétarien Pierre Sigler, cette rare défense du régime carné apparaît problématique (9). Exemples de quelques mises au point. D. Lestel accuse les végétariens d’avoir le désir absurde de supprimer la souffrance dans le monde. C’est faux, rétorque P. Sigler, les végétariens veulent simplement ne pas faire souffrir sans nécessité les animaux. D. Lestel affirme que la seule façon de reconnaître son animalité est de manger de la viande. C’est stupide, répond P. Sigler, on peut faire l’amour. D. Lestel considère que manger de la viande marque notre dépendance vis-à-vis des animaux. C’est une escroquerie, s’indigne P. Sigler, il n’y a aucune dépendance puisque tout être humain qui a accès a des protéines végétales peut se passer de viande. Enfin, D. Lestel se dit prêt à donner son corps à manger, mais bien sûr uniquement quand il sera mort. Exaspéré, P. Sigler rappelle que les animaux n’ont pas cette chance d’avoir une vie pleine avant de se faire occire.

La question du spécisme

S’il y a une telle incompréhension entre les carnivores et les végétariens éthiques, c’est que, à la différence des seconds, les premiers estiment que l’on peut tuer les animaux parce que ce ne sont que des animaux. Cette justification relève de ce qu’on appelle le « spécisme ». Ce mot est formé par analogie avec « racisme » et « sexisme », qui désignent une discrimination injustifiée selon la race ou le sexe. Est raciste, par exemple, celui qui estime que l’on peut mettre les Noirs en esclavage pour la simple raison qu’ils sont Noirs. De la même manière, être spéciste, c’est assigner différentes valeurs ou droits à des êtres sur la seule base de leur appartenance à une espèce, et non pas en fonction de leurs intérêts propres. Par exemple, vous êtes spéciste si vous vous offusquez que l’on mange du chat, mais pas du cochon. En revanche, vous êtes antispéciste si vous prenez en compte l’intérêt des animaux indépendamment de l’espèce à laquelle ils appartiennent.

La très grande majorité des végétariens éthiques sont antispécistes. Ils récusent l’idée d’accorder des considérations morales de façon arbitraire à telle espèce et pas à telle autre. Or le statut moral des animaux se pose parce que, à la différence des légumes ou des pierres, ce sont des êtres sensibles capables de souffrir. Du coup, contrairement à ce dont on l’accuse parfois, cet antispécisme n’incite pas à accorder aux animaux les mêmes droits qu’aux êtres humains. Qui voudrait en effet donner aux vaches le droit à l’éducation ? Mais il incite à prendre en compte cette capacité des animaux (êtres humains compris) à souffrir, notamment en agissant, dans la mesure du possible, de façon à ce qu’ils ne souffrent pas sans nécessité. Les antispécistes soulignent d’ailleurs que tout le monde trouvera monstrueux, par exemple, que l’on crève l’œil d’un chat juste pour s’amuser. Pourquoi alors, se demandent-ils, ne pas aussi condamner les souffrances infligées aux animaux que l’on mange ? Sur ce point, ils n’attendent pas une condamnation partielle qui s’accommoderait d’améliorations des conditions dans lesquelles vivent ces animaux. Ce serait, à leurs yeux, comme si on cherchait à améliorer les conditions des esclaves sans remettre en cause l’esclavage. Selon eux, la seule position cohérente est d’arrêter de tuer les animaux pour les manger.

Le carnivore comme le violeur ?

Bien sûr, les carnivores résistent à une telle argumentation. Ils disent que la souffrance infligée aux animaux n’est pas inutile. Elle sert à leur apporter, à eux les carnivores, du plaisir. D. Lestel reproche ainsi aux végétariens éthiques de prétendre lutter contre la souffrance et pourtant de vouloir faire souffrir les carnivores en les privant de viande. Dans sa critique de D. Lestel, P. Sigler cherche à montrer l’absurdité de ce raisonnement en le transposant au cas du viol. Voici ce que cela donne : il existe une loi qui punit le viol parce qu’un tel acte fait souffrir celles et ceux qui en sont victimes ; mais ce faisant, cette loi impose aux violeurs potentiels d’immenses frustrations ; par conséquent, en voulant éviter que des personnes souffrent en étant violées, cette loi en fait souffrir d’autres ; ce qui montre bien qu’il n’est pas juste de vouloir interdire le viol pour diminuer la souffrance de ses victimes !

À leur décharge, il faut reconnaître que les carnivores qui acceptent que des animaux soient tués pour leur plaisir ne font qu’adopter la position schizophrène de notre société, comme le souligne parfaitement la juriste Marcela Iacub dans ses Confessions d’une mangeuse de viande (Fayard, 2011). Dans ce livre, elle raconte comment, après avoir été très carnivore, elle a été conduite au végétarisme à la suite de trois « révélations ». Grâce à l’acquisition d’une chienne, elle s’est rendu compte que les animaux sont des individus sensibles, ayant des désirs et des intentions. Grâce à un texte de Plutarque, elle comprit qu’ils veulent vivre et nous supplient de ne pas les tuer. Enfin, grâce à une décision de justice, elle prit conscience de la complète incohérence de notre relation aux bêtes. Il se trouve en effet que, en 2007, un individu a été condamné pour avoir sodomisé son âne. Vu les spécificités anatomiques des ânes et des hommes, cet acte ne semble pas avoir causé de souffrance chez l’animal. La justice a néanmoins considéré que, en l’absence de consentement, c’était un viol qu’il fallait punir. Or cette même justice autorise cet individu, qui est le propriétaire de l’âne, à le faire écorcher pour le manger. M. Iacub n’avait jamais été frappée à ce point par l’absurdité qu’il y a, d’un côté, à accorder à juste titre des droits aux animaux puisque ce sont des êtres sensibles, et, d’un autre côté, à leur dénier le droit le plus élémentaire, celui de vivre. Ne pouvant plus accepter cette incohérence, elle ne vit pas d’autre option que de devenir végétarienne. Ce qui montre finalement qu’à travers la question du végétarisme se pose celle de notre cohérence. À méditer avant de passer à table…

 
Ecole, discipline et répression des désirs

Lu sur zones-subversives :« L’ancien situationniste Raoul Vaneigem propose une critique de l’école, entre répression des désirs et soumission à la discipline.

 

« L’école a été avec le famille, l’usine, la caserne et accessoirement l’hôpital et la prison le passage inéluctable où la société marchande infléchissait à son profit la destinée des êtres que l’on dit humains » tranche Raoul Vaneigem pour ouvrir son texte. Cet écrivain et poète a participé à l’aventure de l’Internationale situationniste. Il insiste sur l’affirmation d’une subjectivité radicale. Il s’attache, dans le sillage des avant-gardes artistiques, à la libération de la créativité, des désirs et des passions. Ses écrits renvoient à la perspective d’une révolution poétique et orgastique. Le plaisir et la jouissance doivent primer sur les normes et les contraintes sociales. Dans un petit texte, intitulé Avertissement aux écoliers et lycéens, il applique ses idées radicales au domaine de l’éducation.

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Anarchy alive ! les politiques antiautoritaires de la pratique à la théorie

Lu sur UtopLib : « Non seulement l’anarchisme est bien vivant, mais il est en bonne forme. Uri Gordon le proclame dès le titre de son ouvrage. Qui pourrait n’y entendre qu’une vaine allégation trouvera dans cette lecture de quoi dissiper ses doutes. Elle lui offrira d’abord un instantané présentant une bonne part des pratiques libertaires en vigueur aujourd’hui. Elle l’introduira ensuite à quelques débats qui en sont issus et les accompagnent. La vie dont il est ici question prendra tout son sens. Elle a si peu à voir avec la perpétuation de fonctions qui, essentielles dans la seule mesure où elles évitent le trépas, ne préservent en rien de la répétition mécanique, des rituels vides et de l’ennui généralisé. Cette vie se dévoile au contraire sous les traits d’une multitude en mouvement qui, luxuriante, brille d’inventivité. Et le livre qui se loge entre vos mains, en même temps que d’en offrir un panorama encore sans égal, y contribue pleinement.Lire la suite ici

 
Sex Wars and Queer Theory : le laboratoire pornographique
Lu sur Mag philo : « Les luttes et les débats féministes contemporains portent non seulement sur les enjeux classiques du féminisme, comme l’égalité civile, politique et sociale, mais également sur les questions de sexe et de sexualité. Une des principales revendications des mouvements féministes post-1968 était la réappropriation de leur corps par les femmes. Les pensées féministes qui se sont focalisées sur l’égalité politique et sociale jusqu’au début des années 1970 laissent place à une réflexion sur les identités féminines. On s’interroge alors sur la nature de ces identités, y compris dans leur dimension sexuelle. En France, ces débats ont porté principalement sur des problématiques liées aux questions de l’autonomie sexuelle des femmes (légalisation de l’avortement, contrôle des naissances contraception, lutte contre le viol). La pornographie n’est pas un enjeu essentiel pour les féministes françaises, les antiféministes d’alors se chargeant d’utiliser la pornographie pour caricaturer les combats féministes. Brigitte Lhomond rappelle que « d’autres débats internationaux donnent lieu à de vives polémiques dans les pays anglo-saxons et restent marginaux en France : la place, dans l’oppression des femmes, de la pornographie et du travail sexuel, en particulier de la prostitution »1. Au cours des années 1980-2000, d’abord en Amérique du Nord puis en Europe, les débats féministes sur les questions sexuelles ont été d’une telle virulence que ces échanges sont restés dans la postérité sous le nom significatif de sex wars. Ces guerres du sexe ont donné lieu à de vives oppositions entre différents courants féministes, principalement sur les questions de la prostitution, du sadomasochisme et de la pornographie. Sur ce dernier sujet, ces altercations théoriques ont opposé principalement un féminisme radical, incarné notamment par Andrea Dworkin, Catharine Mackinnon, Rae Langton ou Jennifer Hornsby et un courant féministe « pro-sexe », représenté entre autres, par Judith Butler, Patricia Williams ou Annie M. Sprinkle. Tandis que les premières rejettent la pornographie comme l’archétype de l’incarnation de la domination masculine et suggèrent de la censurer, voire de la supprimer totalement, les secondes préconisent une toute autre approche, allant jusqu’à l’appropriation et au détournement de la pornographie par et pour les femmes.

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« Capitalistes et autres psychopathes »

Lu sur Les eaux glacées du calcul égoiste : « Un essayiste américain publiait en mai dernier dans l’International Herald Tribune un essai brillamment documenté, en référence à un écrivain anglais oublié, Bernard Mandeville, établissant que les capitalistes sont de véritables psychopathes. Rafraîchissante lecture au vu de notre actualité du moment…

« Il y a un débat en cours aux États Unis sur les riches : qui sont-ils, quel peut être leur rôle social, sont-t-ils des bons ou des mauvais ?
Bien, considérons ce qui suit. Une étude de 2010 a montré que 4% d’un échantillon de dirigeants d’entreprises présentaient un seuil clinique que l’on peut qualifier de psychopathe, à comparer à 1% de la population en général. (Cependant, l’échantillon n’était pas représentatif comme l’ont signalé les auteurs de l’étude).

Une autre étude a conclu que les riches sont probablement plus enclins au mensonge, à la tricherie et à enfreindre la loi.
La seule chose qui me laisse perplexe dans ces affirmations c’est que n’importe qui peut les trouver surprenantes. Wall Street c’est le capitalisme absolu, et le capitalisme est fondé sur les mauvais comportements. Cela devrait à peine sembler nouveau.

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Mis en ligne par libertad sur : L’En Dehors

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