Histoire

Herculine, le destin d’une intersexe au XIXe siècle

sur : 360°

herculine

Née femme, réassignée homme à 21 ans et suicidé au gaz à 30: Herculine-Abel Barbin illustre le régime d’obsession du «vrai sexe» dont nous ne sommes pas encore sortis.

Peut-être que la reconnaissance du mélange des sexes dans un même corps passera un jour par la transformation de certaines règles du langage. En effet, quel pronom employer pour parler d’une personne qui ne se sent ni homme, ni femme? Et quel accord de l’adjectif cette même personne peut-elle adopter lorsqu’elle parle d’elle-même ? En dépit des innombrables nuances que recèlent les langages humains pour décrire la réalité, force est de constater que le nôtre reste hanté par un puissant dualisme en ce qui concerne l’identité sexuelle.

Adélaïde Herculine Barbin en illustre la pathétique expérience. A la première page des mémoires qu’elle rédigea peu de temps avant de se donner la mort dans une chambre miteuse de Paris, elle écrit tantôt sous les traits du masculin: «J’ai beaucoup souffert, et j’ai souffert seul! seul! abandonné de tous!», puis quelques lignes plus loin, sous ceux du féminin: «J’étais froide, timide, et, en quelque sorte, insensible, à toutes ces joies bruyantes et ingénues qui font épanouir un visage d’enfant.» Dans une langue où miroitent les interdits et les lois morales de la société, Herculine raconte sa double vie, ses plaisirs et ses souffrances, en prenant soin d’éviter une identification définitive à l’un ou l’autre sexe. Elle va et vient entre les pôles de l’assignation sexuelle, refusant de choisir entre le masculin et le féminin, adopte Camille comme prénom d’emprunt et préserve la vérité de son sexe incertain en ne décrivant qu’allusivement les ardeurs adolescentes dont son corps malingre devient progressivement le théâtre.

Parcours de vie
Née en 1838, élevée humblement au gré des maisons religieuses par des cœurs pieux de femmes qui lui délivrent une bonne instruction, elle s’improvise camériste dans la maison où sa mère officie comme gouvernante pour un vénérable vieillard dont elle devient par la suite la lectrice et la secrétaire. Elle s’éprend de la petite fille du patriarche qui, peu de temps après, se marie et la laisse anéantie. S’ouvre alors une période consacrée à l’enseignement dans un environnement exclusivement féminin. Après l’obtention de son brevet à l’école normale, elle entre au couvent pour une formation d’élève-maîtresse. Sous les poussées hormonales, son corps se transforme, la pilosité se développe, la musculature de ses membres s’affirme. Mais c’est toujours sous les traits d’une pudeur élusive qu’elle décrit ses émotions et les modifications de son anatomie, dans un langage hanté par la fatalité, l’erreur, la honte morale, et l’impuissance à exprimer, sans jamais emprunter au vocabulaire médical, ni faire référence à l’appareil génital. «Quelque chose d’instinctif se révélait en moi», «Je ne sais quel trouble inexprimable vint me saisir », «J’étais honteux de l’énorme distance qui me séparait d’elles».

Promue chef adjointe dans un pensionnat pour jeunes filles, elle s’y éprend de la fille de la directrice, devient son amant, dort dans son lit, se soumet à son «cœur de feu» sans éveiller les soupçons et cesser d’être aimée de ses compagnes. Jusqu’au jour où, rattrapée par la vérité de son corps, accablée par des douleurs physiques et «d’étranges hallucinations », elle se livre au confesseur du village qui sollicite un examen médical. Surprise générale. Départs de rumeurs villageoises. Peu de temps après, et un nouveau diagnostic médical qui confirme la prédominance de traits mâles, l’«erreur» est rectifiée, et Herculine Barbin voit son état officiellement modifié par jugement du tribunal civil de Saint d’Angély le 21 juin 1860.

Elle qui écrivait: «Ai-je été coupable, criminel, parce qu’une erreur grossière m’avait assigné dans le monde une place qui n’aurait pas dû être la mienne?», la voici devenue Abel et, vêtue d’un nouveau costume, elle fuit sur les conseils du préfet, afin d’éviter le scandale et le déshonneur de la famille qui l’employa, à Paris, pour y travailler aux chemins de fer. Les pages parcellaires des mémoires qui suivent l’événement, et qui nous sont parvenues par l’intermédiaire du médecin qui découvrit le corps après son suicide, montrent que, loin d’atténuer chez elle le sentiment de la fatalité, cette réassignation au grand jour eut au contraire pour effet de le renforcer. Traversées par l’expression d’une extrême solitude dans une métropole où elle ne trouve finalement ni à s’employer, ni à se lier; progressivement inondées de dégoût, d’amertume et d’angoisse paranoïaque, les dernières pages des souvenirs d’Herculine Barbin constituent le chant déchirant d’une mort au monde qui surviendra finalement en février 1868.

Postérité
Le cas d’Herculine-Adélaïde-Abel Barbin constitue un document rare dans l’histoire de la sexualité. C’est une des premières fois qu’un cas d’hermaphrodisme se présente pour ainsi dire de l’intérieur, en posant face aux discours dominants sur le sujet (religieux, juridique et médical), une autre parole, subjective et émotive. Il inspirera plusieurs écrits, tant dans le domaine de la médecine légale, que dans les arts et les humanités. En 1860, lors de la réassignation officielle de la jeune femme, de nombreux articles de presse paraissent dans les journaux régionaux, faisant enfler la rumeur (dont les souvenirs portent le témoignage horrifié) avant que l’information ne remonte jusqu’à Paris pour alimenter les quotidiens nationaux. Le ton y est tantôt marqué par une pitié condescendante, tantôt aiguisé par la passion du spectacle et du monstrueux. L’idée qui domine alors, c’est qu’une erreur de sexe a été reconnue, et rectifiée grâce à la science. A aucun moment l’ambiguïté, l’idée de la juxtaposition de deux sexes en un seul corps n’est mentionnée par des journalistes qui restent tributaires du paradigme médical-légal en vigueur.

Chasse à l’identité
C’est le docteur Ambroise Tardieu (à qui le docteur Régnier, qui pratiqua l’autopsie, transmit le manuscrit) qui le premier publia les souvenirs d’Herculine, incomplètement d’ailleurs, en seconde partie d’un livre de 1874 sur la Question médico-légale de l’identité. Cette version nous est parvenue par l’intermédiaire de Michel Foucault, dont les recherches préparatoires pour son Histoire de la sexualité en trois volumes le conduisirent à découvrir au département de l’Hygiène publique de Paris le livre de Tardieu. L’interprétation qu’il donne de cette vie parallèle (c’est le nom de la collection dans laquelle paraîtra en 1978 le texte chez Gallimard) découle de son analyse des discours biologiques et juridiques. Il observe qu’à partir de la fin du 18e siècle, ceux-ci tendent à évacuer l’idée d’un mélange des deux sexes en un seul corps et à restreindre l’accès à l’autodétermination des individus que le moyen âge autorisait. Brutalement coupée de l’environnement monosexuel du pensionnat, «des limbes heureuses d’une non identité» selon les mots de Foucault, Herculine-Abel Barbin se heurte à la violence de ce qu’il appelle la nécessité du «sexe vrai», devenant ainsi «l’un de ces héros malheureux de la chasse à l’identité» qui fut particulièrement intense dans les années 1860-70.

Cette vision quelque peu romantique proposée par Foucault, d’une intersexualité vécue harmonieusement avant la réassignation, sera contestée par Judith Butler en 1990, dans son livre Gender Trouble. Elle y consacre un chapitre au cas d’Herculine pour montrer en quoi Foucault contredit sa propre position qu’il développera dans son Histoire de la sexualité: à savoir qu’il ne saurait y avoir d’identité sexuelle originelle. Celle-ci étant toujours déjà construite, prise dans les mailles du système de domination et des lois sociales dont le langage est peut-être bien le premier révélateur.

Herculine Barbin dit Alexina B., présenté par Michel Foucault, Paris, Gallimard, 1978.

Sorry, the comment form is closed at this time.

   
© 2012 QueerPunxBelgium Suffusion theme by Sayontan Sinha