août 2011 |  par Stéphanie Pichon
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Pincé avec un prostitué travesti, le rappeur new-yorkais Mister Cee a vu affluer les soutiens de la communauté hip hop. Le signe d’un changement?
Dans le milieu LGBT, le rap s’est taillé une image homophobe. Non sans raison. Mais les choses bougent, des deux côtés.

 

Qu’on dégaine la thématique «homophobie» dans le domaine de la culture et fusent les «rap, ragga, dancehall». Une sorte de bataille rangée où chacun reste bien raide dans ses bottes, le milieu LGBT ayant définitivement rangé ces courants musicaux dans le rayon «beurk», certains rappeurs surfant sur la vague d’une stigmatisation, parce que finalement c’est pas si mauvais pour les clics YouTube. Serait-ce à dire que dans la sphère culturelle seules ces musiques populaires seraient traversées par l’homophobie?

 

Rock et métal aussi

«Déjà la musique rock avait établi une idée de la rockstar authentique: blanche et mâle-hétéro, un nouveau modèle qui ne se préoccupait ni des femmes, ni des gays, ni des lesbiennes. (..) L’homophobie ne commence pas avec les insultes contre des personnes qui ont des désirs et des looks différents, mais bien avec l’invisibilité sociale», écrit Tim Stüggen, activiste allemand, performer drag et écrivain. Ainsi le rock blanc aurait aussi alimenté l’homophobie, le sexisme et le racisme, non pas en paroles mais dans sa négation. Puisque je n’en parle pas, cela n’existe pas.

Se dégageant de cette invisibilité, les populations noires américaines, celles des ghettos urbains, se saisissent du hip hop dans les années 80 pour s’ériger en contre. Après le jazz, elle a trouvé son nouveau moyen d’expression musical mais aussi une manière d’affirmer une identité forte, celle de la rue, des gros bras. Exit à nouveau femmes et homos. Les premières apparaissant au mieux à moitié dénudées comme faire valoir, les suivants étant érigés en repoussoir de la masculinité. «Le rap est une musique d’affirmation d’identité, explique Olivier Cachin, spécialiste du mouvement hip hop en France. Il faut en rajouter pour montrer qu’on existe, qu’on est le meilleur, qu’on a ce qu’il y a de mieux : un mec avec de l’argent et la virilité.» Cette posture de l’hyper masculinité est loin d’être contenue au seul milieu hip hop. Dans un entretien à «Playboy», Metallica évoquait ce rapport «obligé» à l’homophobie dans leur milieu. «Quand le groupe a commencé tout le monde cherchait à montrer son hétérosexualité en cognant sur les gays. Par exemple « oh enculé de tapette ». Est-ce que ça nous élève à un genre de super masculinité pour autant? Je n’ai jamais vraiment compris tout ça.»

 

Jargon identitaire

L’homophobie comme affirmation de soi, par défaut, qui s’accompagne très souvent du sexisme. Question aussi de jargon et de langage d’identification à un milieu. Il y a quelques années NTM, pourtant plus «politisés» et moins marketisés que les rappeurs d’aujourd’hui, se défendait assez mollement des accusations d’homophobie dans l’une de leurs chansons «…pendant ce temps des pédés font sauter des bombes dans les océans» faisant référence aux essais nucléaires de la France dans le Pacifique. «Les pédés pour vous c’est ça? », demandait alors un journaliste. «C’est notre jargon», répondait Kool Shen, précisant aussi sec qu’il n’était «pas du tout homophobe». C’est de ce glissement qu’il est question dans la lutte contre l’homophobie. Celui d’un langage banalisé où l’insulte n’apparait plus en tant que telle et où la stigmatisation s’ancre par tics de langage. Avec l’épisode Sexion d’Assaut (voir 360° de mars 2011), on a vu comment une telle stratégie du «rien laisser passer» peut payer, en termes de retombées médiatiques, en termes de changement de mentalités aussi. Et la satisfaction de croire que les choses peuvent évoluer. «Je crois qu’il faut sortir de l’idée que dès qu’on est noir, dès qu’on vient de banlieue, on est condamné à faire des chansons homophobes, sexistes, antisémites ou Dieu sait quoi. Il n’y a pas de fatalité», affirme Louis Georges Tin, fondateur de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie.

 

Les mentalités évoluent

De l’autre côté de l’Atlantique, les choses bougent aussi. Le rappeur Mister Cee vient d’y être jugé pour fellation sur la voie publique. Avec un travesti. Il a plaidé «coupable». Les réseaux sociaux se sont alors affolés. Quoi, l’un des leurs était gay? On s’attendait au dénigrement, c’est finalement la «compréhension» du milieu qui a émergé, 50 Cent en tête défendant le choix «de l’orientation sexuelle» de son pote. Ne manquait plus qu’Eminem se déclare en faveur du mariage gay. Même si leurs idées n’ont pas forcément changé du tout au tout, ils font exister la communauté LGBT en s’exprimant ainsi dans le débat public. La fin de l’invisibilité. «Il y a de plus en plus de gays et de lesbiennes qui écoutent du rap, et qui font la différence entre ce qui est con et ce qui est intéressant.

Il y en a de plus en plus qui prennent ces agressions vocales avec du recul, et cela ne veut pas dire qu’ils ont tous une homophobie internalisée», écrivait Didier Lestrade, co-fondateur d’Act Up dans sa revue Minorités. Le temps de la réconciliation est-il venu?

 

(Article paru dans 360° N°108, Juillet – août 2011)

   
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