Histoire du mouvement anarchiste en Belgique francophone de 1945 à 2009

Bruxelles, 2001

Bruxelles, 2001

Lu sur Alternative libertaire : « Bien que depuis la première guerre mondiale, il n’existait plus de mouvement anarchiste fort en Belgique, ses militants se regroupaient principalement au sein d’une Fédération Communiste Anarchiste Belge et dans le CIDA, le Comité International de Défense des Anarchistes. Le CIDA dénonçait l’oppression des régimes fascistes et voulait voir cesser les expulsions et extraditions dont furent victimes les immigrés politiques, principalement Italiens puis les Espagnols. La Belgique durant l’entre-deux-guerres était une terre d’exil et les militants anarchistes belges de cette génération accueillirent et aidèrent de nombreuses personnes dans la semi clandestinité : des militants anarchistes italiens et espagnols (dont Ascaso et Durrutti ), des allemands, des juifs, des objecteurs de conscience, des anarchistes néo-malthusiens…

Mais l’arrivée de l’occupant nazi disloqua tout. Le mouvement se sépara pour longtemps. Ainsi, certains anarchistes quittèrent la Belgique pour la France, l’Angleterre ou plus loin encore. Certains anarchistes belges ou étrangers se lancèrent dans la Résistance, d’autres optèrent pour la collaboration. Il y eut des arrestations, des condamnations, des déportations. Les idéaux anarchistes de solidarité et de fraternité semblaient si éloignés de la réalité que certains en vinrent à en douter. Après la guerre d’Espagne, qui avait déjà rendu perplexes certains anarchistes, la deuxième guerre mondiale et son cortège d’horreurs fit des ravages dans leurs rangs. A la Libération, le mouvement anarchiste est donc totalement éparpillé.

Comme nous le verrons ici, tout au long de la deuxième moitié du XXeme  le mouvement va continuer ses activités d’avant guerre et essayera de se réorganiser à différente reprise pour tenter de redevenir un courant de pensée important de la société belge. Il faudra attendre l’évolution des années soixante et les nouvelles générations pour que le mouvement sans jamais redevenir le mouvement puissant du XIXe siècle, renoue un minimum avec la popularité.

La suite en PDF

 

Itô Noé (1895-1923), une féministe anarchiste au Japon

sur : Alternative libertaire

Il y a à peine un siècle, dans un Japon qui se modernise sur le modèle occidental, apparaissent en même temps le capitalisme, l’anarchisme et le féminisme. Itô Noé fait partie de ces pionnières qui osent contester l’ordre impérial et patriarcal. Sa vie illustre le parcours difficile de cette jeune génération qui tente de vivre librement dans une société autoritaire.

Itô Noé naît en 1895 dans le village d’Imajuku dans le département de Fukuoka, au sud du Japon, dans un Japon en ébullition culturel et idéologique, qui sort à peine du féodalisme. Sa classe dirigeante, depuis l’ouverture de l’ère Meiji (1868-1912) a fait le choix de s’ouvrir à l’étranger et de moderniser l’État en copiant le modèle occidental : la fondation d’un État-nation, émergence rapide du capitalisme avec l’apparition d’une classe bourgeoise qui remplace l’ancienne aristocratie, démarrage du processus d’accumulation de capital qui l’accompagne.

Dans les savoirs et les techniques occidentales qui sont importés par les Japonais et qui commencent à imprégner la société japonaise, figurent le marxisme, le socialisme, l’anarchisme et le féminisme, dont les ouvrages théoriques commencent à être traduits au début du XXè siècle et sont lus avec grand intérêt par le prolétariat japonais naissant [1].

Les ouvriers et ouvrières du Japon prennent conscience de leur existence en tant que classe sociale, et commencent à s’organiser en syndicats et en organisations politiques révolutionnaires. C’est dans ce contexte de bouleversements qu’il faut replacer le parcours de la militante Itô Noé.

Découverte du patriarcat

À sa naissance, sa famille autrefois prospère dans le commerce maritime, vit depuis longtemps dans la pauvreté et le dénuement. Sa mère travaille dans les champs et son père est ouvrier dans une usine de tuiles.

C’est à l’âge de 8 ans, en 1903, que la future militante entre à l’école primaire du village, les six ans de scolarité obligatoire n’étant pris en charge par l’Etat que depuis trois ans. Elle montre tout de suite un vif intérêt pour la lecture et les études. Un an et demi plus tard, la situation économique des parents se détériorant, Itô Noé est envoyée à Nagasaki chez son oncle. Sa nouvelle vie citadine lui permet d’avoir accès à une plus grande bibliothèque et de parfaire son éducation, dans laquelle elle démontre une grande précocité intellectuelle.

Une fois revenue dans son village natal, elle est dans l’obligation, à 14 ans, de travailler dans un bureau de poste, pour subvenir aux besoins de ses parents, bien que frustrée de ne pas pourvoir continuer ses études. Elle envoie donc des lettres à son oncle, qui a déménagé à Tokyo, pour demander à poursuivre sa scolarité dans cette ville, ce qu’il accepte.

Itô Noé a donc la chance de fréquenter une école progressiste, qui refuse d’inscrire dans ses principes le célèbre adage patriarcal japonais « Bonne épouse, mère avisée ». C’est là qu’elle étudie en profondeur la littérature, la philosophie et s’initie également aux langues étrangères, notamment la langue anglaise.

En 1912, après l’obtention de son diplôme de fin d’études, elle est contrainte de rentrer au village, puisque ses parents l’ont fiancé au fils d’un riche fermier du village, pratique de mariage forcé courante à l’époque. D’abord réticente, elle finit par accepter, espérant que cette liaison lui permette de se rendre en Amérique, où ce garçon a étudié pendant plusieurs années.

Cependant, la première rencontre avec son fiancé ne lui inspire que du mépris et du dégoût et c’est ainsi que neuf jours après son mariage, elle décide de fuir et de se réfugier à Tôkyô, chez son ancien professeur d’anglais, Tsuji Jun, avec qui elle s’est liée d’amitié pendant sa formation, choix d’insoumission dans la société conservatrice et patriarcale d’alors qui lui vaudra un reniement par ses proches ainsi que des problèmes financiers graves.

Le féminisme

C’est finalement encore son oncle, dont l’entreprise est prospère, qui prend en charge les frais de divorce. Le directeur de l’école ayant eu vent de cette affaire, décide de licencier le professeur d’anglais du fait de sa complicité dans la fugue. En dépit de la précarité économique, le couple entame une relation passionnée, libre et sans mariage, dont naîssent deux enfants, en 1913 et 1915.

C’est pendant cette période que Noé rencontre Hiratsuka Raichô, la fondatrice de la revue littéraire Seitô, mensuel « rédigé de main de femme pour les femmes », et rentre dans l’association. Ce magazine, pourtant officiellement apolitique [2], connait une grande effervescence et publie de plus en plus, notamment depuis 1913 avec l’arrivée de Noé dans le comité de rédaction, des articles politiques visant à dénoncer la condition des femmes.

Dès 1912, alors qu’elle a 17 ans, Itô Noé commence par écrire des poèmes dans cette revue, puis un récit au sujet de son expérience personnelle du mariage forcé, où elle condamne vertement cette pratique.

Les médias commencent alors à à nommer « femmes nouvelles » (atarashii onna), les militantes du comité de rédaction de Seitô, et elles se réapproprient bientôt cette appellation.

Itô Noé se consacre à la rédaction d’essais féministes, pour faire écho à celui de Raichô dans lequel celle-ci proclame : « Les Femmes Nouvelles font le vœu de détruire la morale réactionnaire et les lois élaborées pour le confort des hommes. »

Un des articles d’Itô Noé, trop virulent, pourrait avoir été à l’origine de la censure du numéro de février 1913. Elle est également critiquée avec virulence par ses collègues pour son « comportement indécent », puisqu’ouverte à de nouvelles relations alors qu’elle vit déjà en couple. Malgré ces attaques répétées, elle continue ses activités, et c’est au mois d’aôut de cette même année qu’elle découvre l’anarchisme.

Anarchisme

Divers groupes anarchistes japonais ont en effet organisé une réunion en l’honneur de l’américaine Emma Goldman (1869-1940), alors figure internationale du féminisme et de l’anarchisme. Elle se procure à cette occasion l’ouvrage de Goldman intitulé Anarchisme et autres essais et environ trois mois plus tard, traduit en japonais les trois recueils qu’il contient (« La tragédie de l’émancipation des femmes », « Mariage et Amour », « Minorités contre Majorités »).

Elle exprime alors avec ferveur, en mars 1914, dans la revue Seitô, son soutien à l’union libre, son rejet du système du mariage et de la morale qui lui est fondamentalement lié, tout en réprouvant le comportement superficiel de l’époque qui consiste à se proclamer femme libérée en portant des vêtements occidentaux au lieu des tenues traditionnelles japonaises, ou en modernisant sa coiffure ou encore en buvant de l’alcool.

Elle défend également la cause des prostituées, où elle souligne que ces femmes, rejetées par l’ensemble de la société, et issues de milieux frappés par la misère, n’ont pas d’autre solution pour manger à leur faim que de vendre leurs corps. Elle commence à être identifiée comme « socialiste » par l’État, ce qui représente un réel danger dans le Japon de l’époque, qui se fascise de plus en plus, depuis 1905 et la politique impérialiste de la classe dirigeante japonaise envers la Chine et l’ensemble de l’Asie, concrétisée par colonisation de la Corée.

En janvier 1915, Hiratsuka Raichô transfère la direction de la revue à Noé, à sa demande. La plupart des autres contributrices, issues d’un milieu plutôt bourgeois et qui se servent de la revue uniquement dans le but d’exprimer leur talent littéraire, se désolidarisent et quittent le mensuel, devenu pour elles trop contestataire et politique. Les locaux de Seitô sont transférés au domicile de Noé et son compagnon Tsuji, où ils vivent dans la pauvreté, avec leurs deux enfants.

Noé décide avec ses camarades que la revue ne portera aucune idéologie particulière, ne signifiant pas là son retrait du champ politique, mais au contraire sa volonté d’aborder toutes les thématiques, y compris celles délicates de l’avortement, de la maternité ou encore de la prostitution. Il semble que la plupart des militantes aient alors le profil de Noé : paupérisation économique engendrée par le divorce suite à un mariage forcé.

L’expérience de l’amour libre

Elle prend conscience également de l’injustice sociale liée à l’expropriation par l’État des terres paysannes, et elle se rapproche, dans la continuité logique de sa révolte contre l’ordre établi, des anarchistes, notamment d’Ôsugi Sakaé, une grande figure du communisme libertaire japonais. Ami de Kôtoku Shûsui [3], Ôsugi n’a pas été exécuté par l’État contrairement à ce dernier (pour « tentative d’assassinat de l’Empereur »), étant lui-même déjà en prison pour activisme politique au moment des faits. Il n’a donc pas pu être accusé du complot dont la répression féroce en 1911 décime le mouvement libertaire japonais.

S’appréciant et connaissant mutuellement leurs travaux, Ôsugi rend visite à maintes reprises au couple et dissimule chez eux les exemplaires censurés du second numéro du Journal du peuple (Heimin Shinbun), le nouveau journal libertaire créé par Ôsugi et ses amis.

L’année 1915 est difficile pour Noé, de plus en plus isolée dans la rédaction de la revue Seitô, tant et si bien qu’elle décide finalement de jeter l’éponge en février 1916, Seitô cessant ainsi de paraître. Elle quite également son compagnon Tsuji (qui a de son côté commencé une relation avec la cousine de Noé), et se met en concubinage avec Ôsugi Sakaé, laissant le fils aîné à la charge de Tsuji. Cette séparation se passe sans querelles, personne ne cherchant à entraver la liberté de l’autre.

Sa précarité financière ne lui permettant pas d’avoir un logement séparé de celui d’Ôsugi, elle se fait héberger provisoirement par son amant dans la pension qu’il occupe, ce qui n’est pas sans poser problème, puisqu’Ôsugi est déjà marié à Hori Yasuko et fréquente également depuis quelques mois une jeune journaliste. Souhaitant poursuivre ces relations malgré sa liaison avec Noé, et en vertu de la foi en l’amour libre que partagent Noé et Ôsugi, ils tentent d’élaborer un « pacte » en trois règles : indépendance économique, résidence séparée et respect réciproque de la liberté de l’autre (y compris celle d’avoir d’autres amants).

Mais finalement Kamichika Ichiko, la jeune journaliste, poignarde par jalousie Ôsugi à la gorge, le blessant gravement. Cette affaire, connue sous le nom de l’« Affaire de la maison de thé Hikagé », du nom de la maison de thé où s’est passé l’incident, a un écho retentissant dans les médias, qui conspuent l’anarchiste pour son immoralité, et font de cette tentative d’assassinat une démonstration de l’ineptie et de l’idéalisme du concept d’« union libre ». Itô Noé est également prise à partie et sévèrement battue par un ami proche de Kamichika. De plus, suite à la médiatisation de l’affaire, les fiançailles de la sœur d’Ôsugi sont annulées et cette dernière par déshonneur se suicide, tandis que la femme d’Ôsugi divorce.

La répression

Une fois sorti de l’hôpital, ce retrait des deux femmes, la journaliste et l’épouse, permettent au couple de vivre ensemble dans une maison de location dans laquelle naît leur fille en 1917. Leur dénuement est quasi-total. Ils souffrent du froid, mais cela ne les empêche pas d’héberger des camarades libertaires. Ils changent de domicile pour s’établir dans un quartier ouvrier où ils partagent la vie des prolétaires.

Au cours des années suivantes, ils sont contraints à des déménagements réguliers, autant pour des raisons financières que politiques, puisqu’ils sont surveillés en permanence par la police. Ils publient alors plusieurs revues libertaires et féministes, notamment Critique de la civilisation en 1918, puis Mouvement ouvrier en 1920.

Durant ces années, Noé rédige de nombreux articles militants, rencontre des ouvrières en grève et participe à la fondation de la « Société de la Vague Rouge » (Sekirankai), première organisation indépendante de femmes socialistes, créée en 1921 et dissoute en 1923.

Elle doit s’occuper également seule du foyer, ayant de nouveaux enfants, qu’elle prénomme « Emma » (en hommage à Emma Goldman), « Louise » (Louise Michel) et « Nestor » (Nestor Makhno) car son compagnon séjourne en prison plusieurs mois en 1920, pour avoir frappé un policier.

En 1922, Ôsugi est invité à participer au Congrès international des anarchistes à Berlin. Il quitte alors le Japon et se rend en France avec des faux papiers afin d’y rencontrer des anarchistes chinois, avec comme objectif la fondation d’une organisation asiatique anarchiste. Mais il est arrêté par la police française lors d’une intervention publique à l’occasion du rassemblement du 1er Mai à Saint-Denis et est finalement expulsé au Japon.

L’année suivante a lieu le Grand tremblement de terre du Kantô, qui fait plus de 100.000 victimes et dévaste de nombreuses villes, dont Tôkyô.

La loi martiale est décrétée et dans le chaos qui s’ensuit, de folles rumeurs se répandent dans la foule et donnent lieu à de véritables pogroms contre les minorités coréenne et chinoise. Profitant de cette situation de troubles, la police militaire procède à l’arrestation massive de militants socialistes, anarchistes ou communistes, qu’elle massacre. C’est une véritable hécatombe dans les rangs du prolétariat organisé.

C’est le 16 septembre 1923 qu’Itô Noé, Ôsugi Sakaé et son neveu âgé de 6 ans qui se trouvait avec eux ce jour-là sont arrêtés, puis battus à mort et sommairement étranglés dans leur cellule par un groupe de gendarmes dirigés par le lieutenant Amakasu. Leurs corps sans vie sont retrouvés quelques jours plus tard, jetés au fond d’un puits. Itô Noé avait 28 ans.

Par vengeance, deux de leurs camarades, tentent en 1924 d’assassiner ce lieutenant, mais n’y parviennent pas et sont finalement arrêtés à leur tour et condamnés à l’emprisonnement à vie. L’un se suicide en prison et l’autre meurt de maladie peu après l’annonce de la sentence.

Ce lieutenant bourreau sera condamné à 10 ans de réclusion, mais n’en purgera que trois, avant d’être réintégré à l’armée en tant que héros national après sa libération. Il se suicidera suite à la défaite du Japon fasciste en 1945.

François, Ami d’AL (Brest)

  • Merci à Marion de l’université Paris-VII, pour son mémoire s’intitule « Itô Noé, une féministe anarchiste de l’ère Taishô ».

[1] Voir la thèse de Christine Lévy, maître de conférences à l’université Bordeaux-III, « Formation de l’internationalisme prolétarien au Japon entre la fin du XIXe siecle et le début du XXè siècle ». Merci à elle pour son aide.

[2] Et de fait en rupture avec les féministes de l’ère Meiji qui luttaient pour leurs droits politiques et leur indépendance économique, à l’image de l’anarchiste Kanno Suga (1881-1911) exécutée par l’État quelques mois avant la fondation de Seitô

[3] Voir AL de mai 2008, « Un communiste libertaire au Japon : Kôtoku Shûsui »

Juin 232014
 
Mythe

Les amitiés sublimées de la Beat Generation

par

sur: 360°
beat

Neal Cassady et Jack Kerouac.

Entre histoire mythifiée d’une bande de potes et fantasmes libertaires, retour sur une épopée littéraire qui chamboula l’Amérique.

Par une journée claire et radieuse de 1945, sur le campus de Columbia University, quatre jeunes types à l’aube de la vie, posent, bras dessus bras dessous, dans une sorte de félicité partagée. Une photographie en atteste: il y a Jack Kerouac, costume cravate dépenaillé, clope au bec et air frondeur; Allen Ginsberg, dans un long impair crème, paupières closes, la mine tournée vers le soleil dans un air de béatitude; William S. Burroughs, la main ganté posée sur l’épaule d’Allen, complet cravate serré, chapeau melon et regard fendu d’un air aguicheur en direction de l’objectif; et enfin Hal Chase, à peine vingt ans, avec sa dégaine de Rimbaud, dont l’histoire retiendra le rôle crucial qu’il jouera dans la rencontre entre Kerouac et Neal Cassady, l’inspirateur du futur roman culte, «Sur la Route». Ce que cette photographie anonyme révèle, c’est, bien loin de l’imagerie sexe, drogues et rock’n’roll qui lui succèdera, un groupuscule d’étudiants new-yorkais liés par l’amitié. D’origines sociales diverses (milieu d’ouvrier imprimeur pour Kerouac; lettrés et militants communistes pour Ginsberg; haute bourgeoisie industrielle pour Burroughs), les trois futures figures de proue du bateau beat, partagent déjà un attrait passionné pour la chose écrite, ainsi qu’un sens aiguisé des tabous bridant la société américaine. Sens qui les portera tous trois vers des formes d’existence en marge.

Une constellation d’individus
À cette époque, la «Beat Generation» n’existe pas encore. D’ailleurs existera-t-elle autrement que comme étiquette promotionnelle ? C’est ce que suggère Allen Ginsberg dans une interview accordée au journaliste suisse, Jean-François Duval, en 1994:« Le «mouvement beat», même si on ne cesse de s’y référer et d’en parler aujourd’hui, n’existe pas, n’a jamais existé, ça n’est qu’une hallucination psychédélique des médias». Le terme fut pourtant formulé par Jack Kerouac en 1948 pour décrire un cercle d’amis au romancier John Clellon Holmes. Il faudra attendre les œuvres déterminantes («Howl» en 1956, «Sur la Route» en 1957, «Le Festin nu» en 1959) des trois auteurs emblématiques pour que la presse, et l’histoire littéraire s’en emparent. Une appropriation rétrospective de ce qui s’apparente moins à un mouvement, au sens programmatique du terme, qu’à une constellation de singularités partageant des valeurs anti-bourgeoises, libertaires, et des formes d’existence nourries par la route, les expériences hallucinatoires et l’amour libre.

Car l’Amérique de ces années-là n’a rien d’un pays de Cocagne: censure maccarthyste (la traque aux communistes fait rage à partir des années 50), racisme, homophobie, extension de la toute-puissance des lobbies et des complexes militaro-industriels, culte de la consommation. La toile de fond sur laquelle vont se jeter ces individualités avides de nouveaux rythmes est un mélange de puritanisme, d’éthique du travail et de peur atomique. Bien avant les mouvements de 1968, ces hédonistes inspirés opposent au conformisme de la société américaine des années 50, la désobéissance civile, l’éloge de la paresse et de l’errance, la franche camaraderie et la sainteté du corps. On oublie aujourd’hui le sens de la provocation qu’il fallait avoir pour se déclarer ouvertement, comme Ginsberg, «communiste et pédé», pour se laisser photographier nu à côté de Gregory Corso (poète, ami du groupe), ou pour lire le 13 octobre 1955, à la Six Gallery de San Francisco, ce poème incantatoire et révolutionnaire qu’est «Howl». Un « long tunnel noir, suintant les larmes et le sperme » écrira Christine Tysh, la biographe d’Allen Ginsberg. Un ouvrage qui, comme «Sur la route» de Kerouac, vaudra à son auteur autant de déboires (censure) que de reconnaissance auprès de ceux qui, peu à peu, vont s’identifier au style de vie que ces livres et leurs auteurs propagent.

Les sources organiques de l’art
Nous voici au coeur battant d’une aventure humaine transfigurée par l’écriture. Une écriture en prise directe sur l’expérience, où l’âme et le corps s’unissent dans un même mouvement de libération:« Les corps chauds brillent ensemble/dans l’obscurité, la main s’avance/vers le centre de la chair/la peau tremble de bonheur/et l’âme vient joyeuse à l’œil – oui, oui, c’est ça » écrit Allen Ginsberg dans un élan d’adhésion sensuelle à la matière du monde. Élégiaque et lumineuse, son œuvre est une ode à la sainteté des organes – « La langue et la queue et la main et l’anus sacrés ! » – tout autant qu’un hymne au décloisonnement:« Des pensées batifolent dans mes génitoires ».

Loin du patron romanesque classique ou de la métrique serrée, ce qui guide ces fadas de la plume et de «l’émotion pure», c’est la quête du point de rencontre entre rythme intérieur et phrasé, pulsion de vie et tempo syllabique. D’où leur fascination pour le jazz (Charlie Parker) dont Kerouac s’inspira pour donner ce «caractère spontané de l’improvisation» à «Sur la route». Véritable œuvre totémique d’une communauté, où se réfractent les péripéties relationnelles, les envolées au hasch et à la benzédrine, les jeux d’amour à trois ou à quatre, les visions hallucinées des paysages américains. Dans ce roman au flot ininterrompu, Allen Ginsberg est Carlo Marx, William Burroughs, Old Bull Lee, Kerouac lui-même, Sal Paradise.

«Neal Cassady vit de débrouille, de lectures, de plans cul»

Mais ce livre n’aurait pas trouvé sa forme flamboyante, comme jaillie d’un seul flux de conscience, sans l’énergie de Neal Cassady, qui prendra le pseudonyme de Dean Moriarty. «J’ai eu l’idée du style spontané de «Sur la route» en voyant comment ce bon vieux Neal écrivait ses lettres: toujours à la première personne, une écriture rapide, folle et pleine de détails, comme une confession». Voici ce qu’écrit Jack Kerouac à propos de son irrésistible et sulfureux ami rencontré à la fin de 1946. Charmeur athlétique au tempérament excessif, tour à tour manœuvre aux chemins de fer fédéraux, mouleur de pneus rechapés chez Goodyear, Neal Cassady vit de débrouille, de lectures, de plans cul. Écrivain sans œuvre, son talent littéraire transparaît pourtant dans ses lettres dont les éditions Finitude ont publié ce printemps un premier volume.

Sociabilité érotico-littéraire
«Un truc très beau qui contient tout» (tel est son titre) constitue la caisse de résonance des affects, des projets, des idées et des engueulades d’amis dispersés entre New-York et la côte ouest de États-Unis où vit Neal. On y découvre la profondeur et la complexité d’amitiés prises dans des imbroglios de sentiments qui feront la sève des créations littéraires à venir. Une sociabilité incluant éros et logos, et qu’illustre bien la relation entre Allen Ginsberg et Neal Cassady. Aimanté mentalement et sexuellement par la virilité solaire de ce dernier, Allen Ginsberg flashe dès leur deuxième rencontre. À la suite d’une virée nocturne bien arrosée avec Jack Kerouac, les trois acolytes vont dormir chez un ami commun. «Neal et moi, nous avons dû partager un lit, confie Ginsberg à Jean-François Duval. Je tremblais, il l’a senti et, plein de compréhension, il m’a entouré de ses bras. C’est ainsi que nous avons fait l’amour. Je ne m’y attendais pas, parce que je le trouvais très macho».

Toutes les lettres de Neal à Allen porteront la trace de ce désir sublimé. Conscient d’avoir instillé le trouble chez son ami, Neal Cassady cherche alors à préserver leur «unité psychologique» tout en la déchargeant de l’énergie érotique libérée, allant jusqu’à écrire:«je sais que je suis bisexuel mais je préfère les femmes». Leur relation épistolaire sera rythmée par ces jeux de séduction et de mise à distance dont Neal a le secret. Dans ses mémoires, Carolyn Cassady, sa seconde femme, révèlera un passage de lettre où Neal joue à l’acrobate pour tout à la fois préserver le béguin de son ami et lui rappeler l’incompatibilité de leurs désirs: «je veux devenir plus proche de toi que personne. Mais je ne veux pas manquer inconsciemment de sincérité en niant ma non-inversion sexuelle pour te faire plaisir». Désespéré, Allen Ginsberg finira par se faire embaucher sur un paquebot en partance pour Tanger, où William S. Burroughs traînera quelques années plus tard son âme damnée et ses hallucinations géniales.

Postérités
William Burroughs, qui ne s’associera jamais au mouvement beat (trop anar pour cela), voyait pourtant dans cette constellation d’œuvres et de vies un phénomène sociologique global de première importance. En dépit, ou grâce à leurs orientations différentes, ces œuvres «ont brisé toutes sortes de barrières sociales», et ouvert la voie aux revendications et aux expérimentations des générations futures. Avec des livres comme «Junkie», «Queer», «Le Festin nu», «Nova Express», «The Soft Machine», Burroughs est un inspirateur majeur de la scène underground des années 60 jusqu’à nos jours. Lui qui multiplia les expérimentations sonores avec des artistes comme Kurt Cobain, Tom Waits ou Patti Smith, et aimanta d’innombrables créateurs visuels de la culture pop. Ce pionnier dans l’usage du cut-up en littérature, fut aussi un satiriste aussi sombre qu’étincelant de l’état policier et de ses techniques de surveillance dont nous ne sommes, de loin pas, sortis.

La liste des influences et des héritiers de cette génération «battue» (un des sens anglais de beat) est longue: essor de la contre-culture, protest-songs de chanteurs comme Joan Baez ou Bob Dylan (grands lecteurs de Kerouac), mouvements hippies, mobilisations contre la guerre au Vietnam, anti-nucléaires, libération sexuelle, légalisation de la marijuana et défense des droits des homosexuels aux Etats-Unis, autant de revendications qui puisent dans l’image d’un «moi» organique, hospitalier, interconnecté au « Grand tout » cher à Ginsberg.

Mais au-delà des thèmes politiques et sociaux qui trouvent aujourd’hui une résonance particulière, ce que cette bande de potes nous lègue à travers ses écrits et ses lettres, c’est une image de l’amitié comme espace de liberté et de création. Une amitié réticulaire, vaste et contradictoire, où l’exigence côtoie l’ivresse, le poème d’amour la retenue, et où l’on peut, sans crainte, s’entendre dire: « On y va. – Mais où? – Je sais pas, mais on y va.»

Biblio:
Alain Dister, La Beat Generation, la révolution hallucinée, Découvertes Gallimard, 1997.
Carolyn Cassady, Sur ma route, Denoël&D’ailleurs, 2000.
Jean-François Duval, Kerouac et la Beat Generation. Une enquête, PUF, 2012.
Neal Cassady, Un truc très beau qui contient tout, éditions Finitude, 2014.

 

wwi_03

sur : slate.fr par Annabelle Georgen

Hambourg, une nuit de l’été 1980. Armé d’un marteau, Corny Littmann, un activiste homosexuel allemand, alors candidat des Verts au Bundestag, s’attaque au miroir vissé à l’intérieur d’une pissotière du quartier de Saint-Pauli. Entouré d’une nuée de journalistes, il veut montrer les basses méthodes employées par la police de l’époque pour traquer les homosexuels.

Derrière le miroir se trouve une cache depuis laquelle les policiers peuvent surveiller tout ce qui se passe à l’intérieur des toilettes –et prendre en flagrant délit les hommes qui s’y retrouvent pour avoir des relations sexuelles. Car à cette époque, l’homosexualité est toujours considérée comme un délit passible d’une peine de prison en Allemagne.

L’action menée par Corny Littmann déclencha un scandale dans tout le pays, rappelle Der Spiegel, qui consacre une série d’articles à un phénomène tombé dans l’oubli en Allemagne: la persécution des homosexuels dans les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale. Comme l’écrit l’hebdomadaire:

«La police a mené une véritable chasse aux homosexuels dans les années 1950 et les années 1960 et faisait régulièrement des descentes dans les bars qui étaient connus pour être des lieux de rencontre gay. Des dizaines de milliers d’homosexuels ont atterri en prison dans les jeunes années de la République fédérale.»

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, malgré les crimes perpétrés par les nazis à l’encontre des homosexuels –environ 50.000 ont été condamnés entre 1933 et 1945 et plus de 15.000 d’entre eux sont morts dans les camps– la jeune République fédérale reprend le paragraphe 175 du Code pénal tel qu’il avait été renforcé par les nazis.

D’après les estimations de la fondation fédérale Magnus-Hirschfeld, créée en 2011 à l’initiative du ministère de la Justice allemand, environ 50.000 homosexuels auraient été condamnés à des amendes et des peines de prison rien que jusqu’à 1969, année où la loi a été assouplie. Mais il faudra attendre jusqu’en 1994 pour que le paragraphe 175 soit abrogé.

A titre de comparaison, l’homosexualité a été dépénalisée en France en 1982. Comme le rappelait en 2012 le magazine queer Yagg, Robert Badinter, alors garde des Sceaux, avait prononcé un discours mémorable à l’Assemblée nationale, condamnant l’article 331, alinéa 2 du Code pénal, instauré sous Pétain, avec ces mots:

«Il n’est que temps de prendre conscience de tout ce que la France doit aux homosexuels comme à tous ses autres citoyens dans tant de domaines. La discrimination, la flétrissure qu’implique à leur égard l’existence d’une infraction particulière d’homosexualité les atteint –nous atteint tous– à travers une loi qui exprime l’idéologie, la pesanteur d’une époque odieuse de notre histoire.»

Contrairement aux homosexuels persécutés par les nazis, ceux qui ont été pourchassés des décennies durant par la police allemande n’ont reçu aucune réparation. La fondation fédérale-Magnus Hirschfeld s’est donc donnée pour objectif de recueillir les témoignages des victimes du paragraphe 175 afin de documenter cette période sombre de l’Allemagne contemporaine et réhabiliter les victimes.

En 1970, le cinéaste gay allemand Rosa von Praunheim avait lui aussi dénoncé à sa façon les discriminations dont étaient victimes les homosexuels avec le film Nicht der Homosexuelle ist pervers sondern die Situation, in der er lebt («Ce n’est pas l’homosexuel qui est pervers, mais la situation dans laquelle il se trouve»), provoquant un scandale lors de sa diffusion. Un monument de la conscience queer outre-Rhin.

 

Emile Chapelier et la colonie « L’expérience »

Posté par Paul sur : La feuille Charbinoise

Un petit tour chez les militants libertaires en Belgique au début du XXème siècle

Notre récente virée en Belgique m’a donné envie de m’intéresser à l’histoire du mouvement libertaire dans ce pays car elle est particulièrement riche. Un premier personnage, pratiquement inconnu en France, a retenu mon attention : il s’agit d’Emile Chapelier, un militant très actif au début du XXème siècle. L’une des « traces » qu’il a laissée dans l’histoire du mouvement social est la création de la colonie « l’expérience » dans la banlieue de Bruxelles.

EmileChapelier  Emile Chapelier devient anarchiste à l’âge de vingt ans. Contrairement à d’autres militants de sa génération, ce n’est pas en famille que se sont forgées ses convictions mais grâce à sa rencontre avec un vieux mineur anarchiste avec lequel il se lie d’amitié. Son enfance et son adolescence ont été particulièrement difficiles. Sa mère est morte alors qu’il était très jeune, et son père totalement illettré ne gagne pas assez d’argent pour qu’il puisse faire des études. Elevé par sa tante et son grand-père, il ne va à l’école que pendant une seule année. Le reste du temps il travaille pour gagner son pain ; il est tour à tour ouvrier maçon, cordonnier, puis mineur. Ses apprentissages intellectuels, il les commence donc bien tard, mais il met les bouchées doubles, suivant en cela les conseils de son ami qui lui a longuement expliqué l’importance de la connaissance dans tous les domaines. Il étudie en autodidacte et s’intéresse à l’orthographe, à la grammaire, à la philosophie et aux sciences. Ce parcours est d’autant plus remarquable que quelques années plus tard Chapelier va devenir un auteur prolifique, un conférencier apprécié, et un propagandiste acharné du communisme libertaire. Son implication dans la grève des mineurs de 1893 à Liège va lui valoir ses premières démêlées avec la police et surtout avec son employeur. On ne veut plus de lui dans la province de Liège et il doit se rendre à Bruxelles pour pouvoir travailler à nouveau. L’année suivante il est condamné à une première peine de prison pour propagande antimilitariste dans une réunion publique. Chapelier se lance alors dans l’écriture : il participe à la rédaction du journal « L’insurgé » fondé par un autre militant belge célèbre, Georges Thonar. Une fois encore, la témérité de sa plume lui vaut des ennuis avec la justice ! Le journal n’est guère apprécié, que ce soit par les partis réactionnaires ou par le très influent Parti Socialiste belge. Le jeune militant est accusé de fabrication de fausse monnaie et doit franchir la frontière et chercher refuge en France pour éviter un procès dont il a toutes les raisons de se méfier.

Experience2 La clandestinité ne lui convenant pas, il revient en Belgique et se livre à la justice, ce qui lui vaut d’être condamné à cinq années de prison. Pendant cette période il a largement le temps d’approfondir ses études. Deux ans après sa sortie de prison, en 1902, il rencontre celle qui deviendra sa première compagne et tiendra une large place dans la suite de ses aventures, Marie David. La jeune femme est issue d’une famille aussi peu fortunée que celle de Chapelier ; elle a été, au gré de ses infortunes, couturière, servante ou vendeuse. Emile Chapelier se livre alors à un intense travail de propagande et il est difficile de lister tous les lieux dans lesquels il anime débats et conférences, ainsi que tous les écrits qu’il rédige. D’illettré complet qu’il était jusqu’à sa vingtième année, Emile Chapelier est devenu un auteur prolifique. Son engagement pour le communisme libertaire est total. En 1904 se réunit à Charleroi un congrès communiste libertaire auquel participent une centaine de militants. A l’issue de cette réunion, les participants décident de la création d’une « Fédération amicale des anarchistes ». Cette organisation est remplacée en 1905 par un « Groupement Communiste Libertaire ». Emile Chapelier est présent sur tous les fronts de lutte : toutes les idées nouvelles l’intéressent et il va par exemple donner de nombreuses conférences sur l’espéranto. Il déplorait le manque d’organisation de ses compagnons anarchistes et approuve totalement la création du GCL.  Il estime aussi que le temps de la propagande par le fait (période des attentats) est révolue, et qu’il faut se lancer dans la « propagande par l’exemple ». Il est temps de montrer au peuple, de façon pratique, ce que peut donner une société anarchiste. Tant que la révolution n’aura pas lieu, il n’est pas possible de changer la société dans son ensemble, mais – pense-t-il – il est possible de constituer des ilots  de propagande : des lieux dans lesquels seront mis en pratique le plus possible les idées qu’expriment les libertaires dans leurs écrits. Les compagnons ouvriers pourront ainsi s’apercevoir qu’il ne s’agit pas de simples vues de l’esprit et qu’il est possible d’expérimenter dans la vie de tous les jours les règles fondatrices de la nouvelle société dont beaucoup espèrent encore la venue.

insurge_1896 En 1905, avec Georges Thonar, son complice du journal « l’insurgé », il décide de créer une première colonie communiste. Le projet est largement soutenu par le « Groupement Communiste Libertaire » nouvellement formé et reçoit un nom évocateur : « l’expérience ». Un premier lieu d’implantation est choisi : il s’agit de Stockel dans la banlieue de Bruxelles. Thonar et Chapelier ne sont pas les seuls à choisir cette voie, loin de là. L’idée est en vogue en Europe à cette époque et les tentatives de milieux de vie alternatifs se multiplient. Plusieurs atteignent une certaine notoriété et une durée de vie relativement longue, comme la communauté de Romainville ou celle d’Aiglemont en France, ou bien la « Cecilia » créée par les Italiens au Brésil. D’autres ne seront qu’éphémères et consumeront comme des fétus de paille ceux qui s’y impliqueront. Lorsque la « propagande par le fait » tombe en sommeil, les anarchistes se tournent vers de nouveaux horizons : pour certains militants c’est l’entrée massive dans les syndicats, pour d’autres ce sont des luttes sectorielles comme la promotion du naturisme, l’antimilitarisme ou le néo-malthusianisme. D’autres militants n’acceptent pas ces divisions et persistent à trouver une voie commune à tous pour développer les idées libertaires au sein de la société. Certaines des colonies créées à l’orée du XXème siècle ne sont alors pas seulement des milieux de vie libre, mais aussi des foyers de propagande. L’activité militante y est intense et s’ajoute aux travaux nécessaires pour assurer la survie du collectif. Aiglemont dans les Ardennes ou Stockel à côté de Bruxelles rentrent dans cette catégorie là.

Stockel_exprience Le lieu de résidence choisi par la colonie n’a rien d’un palace. Les moyens financiers limités du petit groupe fondateur permettent de louer seulement une bâtisse en mauvais état et quelques terres dans le petit hameau de Stockel. Le bâtiment est en bien mauvais état et doit être restauré pour être habitable. Chacun met la main à la pâte. Un panneau, placé en dessus de la porte d’entrée principale expose l’un des principes majeurs de la colonie, la célèbre devise rabelaisienne « Fay ce que voudras ». Parmi les principes figurant dans la charte initiale de la Colonie on trouve cette déclaration : « [La société dont nous rêvons] aurait pour base la loi de l’entraide impliquée dans la propriété commune de toutes les richesses sociales et naturelles, chaque individu ne pouvant être heureux que si le bonheur de tous est assuré ; tous travailleraient en vue du bonheur de chacun ».
Les activités des colons sont variées, d’autant que certains se lassent vite des travaux agricoles plutôt ingrats. Le théâtre tient une place importante dans leur vie. Emile Chapelier s’est lancé, entre autres, dans l’écriture et la mise en scène de la pièce intitulée « la nouvelle clairière ». Celle-ci est interprétée par les colons en de nombreux endroits et participe du travail de propagande qui a été entrepris. Tous les dimanches c’est porte ouverte à « l’expérience » et les bons bourgeois de Bruxelles peuvent venir sur place, seuls ou en famille, pour observer, comme au zoo, la vie de ce petit groupe d’hurluberlus. On se moque souvent, on admire parfois, le travail effectué. Ces ouvriers qui « se prennent pour des paysans » ne sont guère pris au sérieux par le voisinage, d’autant qu’en plus ils sont végétariens. D’autres visiteurs, plus sérieux, viennent en observateurs critiques et s’impliquent pour un temps dans le fonctionnement de la colonie. Plusieurs personnalités connues du mouvement libertaire y séjournent un temps, notamment plusieurs membres de la future « bande à Bonnot ». Le résident le plus connu est sans doute Victor Serge dont le parcours dans le mouvement révolutionnaire sera complexe (après la Révolution de 1917, il deviendra bolcheviste, puis repassera dans l’opposition en constatant de visu, en URSS, la dérive autoritaire de la « patrie du Communisme »). Voici la manière dont il raconte son premier contact avec Chapelier et ses amis :

Victor_serge « Nous arrivâmes par des sentiers ensoleillés devant une haie, puis à un portillon… Bourdonnement des abeilles, chaleur dorée, dix-huitième année, seuil de l’anarchie ! Une table était là en plein air, chargée de tracts et de brochures. Le Manuel du Soldat de la C.G.T., L’Immoralité du Mariage, La Société nouvelle, Procréation consciente, Le Crime d’obéir, Discours du citoyen Aristide Briand sur la Grève générale. Ces voix vivaient… Une soucoupe, de la menue monnaie dedans, un papier : « Prenez ce que vous voulez, mettez ce que vous pouvez ». Bouleversante trouvaille ! Toute la ville, toute la terre comptait ses sous, on s’offrait des tirelires dans les grandes occasions, crédit est mort, méfiez-vous, fermez bien la porte, ce qui est à moi est à moi, hein ! M. Th., mon patron, propriétaires de mines, délivrait lui-même des timbres-poste, pas moyen de le rouler de dix centimes, ce millionnaire ! Les sous abandonnés par l’anarchie à la face du ciel nous émerveillèrent. On suivait un bout de chemin, et l’on arrivait à une maisonnette blanche, sous les feuillages. (…) Dans la cour de ferme, un grand diable noir au profil de corsaire haranguait un auditoire attentif. De l’allure vraiment, le ton persifleur, la répartie cassante. Thème : l’amour libre. Mais l’amour peut-il ne pas être libre ».

experience-stockel2

L’amour libre est l’un des thèmes sur lequel va achopper la colonie. Il est facile de dénoncer les tares de la société autoritaire ; il est plus difficile d’échapper à une morale qui a imprégné toute une existence passée ; l’application trop stricte de principes moraux « révolutionnaires » n’est pas forcément la meilleure des méthodologies ! Les conflits entre personnes sont nombreux et empoisonnent le fonctionnement collectif du petit groupe de Stockel. Lorsqu’un équilibre est trouvé entre les principes et leur application, c’est le « monde extérieur » qui s’en mêle et génère des ennuis. Union libre, régulation des naissances, végétarisme, antimilitarisme… les thèmes de propagande sont nombreux et ne sont pas du goût des autorités religieuses ou civiles. Le 22 juillet 1906 se tient à Stockel le deuxième congrès communiste libertaire belge. Parmi les idées émises lors de cette réunion, celle de créer une Internationale Anarchiste.
Au mois d’Octobre 1906, la police fait pression sur le propriétaire du local de façon assez triviale. S’il renouvelle le bail de location, il est viré de son emploi de … garde chasse royal. Ni une, ni deux, la colonie doit déménager et chercher un local adapté à ses besoins. Un nouveau refuge est trouvé à quelques pas du village de Boitsfort, toujours dans la banlieue de Bruxelles. La maison est en bien meilleur état que la précédente, mais le terrain qui l’entoure est tout petit et ne permet plus à la colonie de chercher à vivre en auto-subsistance. Chèvres, poules ou légumes, il faut choisir. Elément positif, les anarchistes sont plutôt bien accueillis par la population locale après quelques réunions d’explication. Le propriétaire est plutôt favorable aux idées qu’ils défendent et ne se laisse pas intimider par les manœuvres de la police. La communauté édite de nombreux tracts, des brochures, présente des pièces de théâtre, anime des conférences… Mais toutes ces activités coûtent fort cher et la situation financière de « l’Expérience » boitsfortaine devient de plus en plus critiques. Les conflits entre personnes apparus à Stockel se multiplient et prennent une tournure de plus en plus sérieuse. Le couple Chapelier ne survit pas à ce contexte : Emile et Marie se séparent définitivement. Elle quitte la communauté et elle n’est pas la seule. Les effectifs, déjà réduits, fondent comme neige au soleil. En février 1908 il est décidé de mettre un terme à « l’Expérience » qui aura duré presque quatre ans.

colonie communiste Cet échec se traduit par un changement d’orientation dans les choix politiques d’Emile Chapelier. Il s’éloigne du communisme anarchiste et se rapproche du Parti Ouvrier Belge, plus modéré dans ses positions que les divers groupements auxquels il a été affilié jusqu’à ce moment. Il s’engage pour le syndicalisme révolutionnaire. En 1910 il publie un « catéchisme syndicaliste en six leçons » et devient rédacteur en chef du journal « L’exploité », journal socialiste d’action directe. Après la guerre de 1914/1918, il s’engage dans la lutte pour la Libre pensée et milite dans la Ligue matérialiste de Belgique. Chaque nouvel engagement est l’occasion pour Chapelier de se lancer dans la rédaction de nouvelles brochures, de nouveaux articles… Dans les années 20, on le retrouve dans le comité de rédaction de la revue « le Rouge et le Noir » dont le fondateur est Pierre Fontaine. Il meurt le 17 mars 1933 dans l’anonymat. Les dernières années de sa vie sont peu documentées.

NDLR – La vie d’Emile Chapelier et le fonctionnement de la colonie « l’Expérience » sont assez bien documentées. La rédaction de cet article s’appuie sur plusieurs sources parmi lesquelles un texte  de Jacques Gillen publié sur le forum Recherches sur l’anarchisme, un article de la Gazette de Bruxelles intitulé « l’Expérience » (Ce site propose une bibliographie assez complète de Chapelier), ainsi que la notice concernant Emile Chapelier sur Wikipedia.  Si le sujet des communautés libertaires vous intéresse vous pouvez vous reporter aussi à une étude qui couvre l’ensemble des tentatives ayant eu lieu en France.
Les illustrations utilisées proviennent des sites « Cartoliste », « Belgique Insolite » (dernière image), et Wikipedia pour le plus grand nombre.

 

l est essentiel que nous connaissions notre passé, surtout lorsque le nationalisme (même bien déguisé) refait surface chez nous comme ailleurs.

Faites circuler pour la dignité et la mémoire des Congolais.

 

 
Queer Maroc

Queer Maroc

Sexualités, genres et (trans)identités dans la littérature marocaine
Jean Zaganiaris, Queer Maroc. Sexualités, genres et (trans)identités dans la littérature marocaine, Paris, éditions Des ailes sur un tracteur, 2013, 372 p., Postface d’Arnaud Alessandrin, Karine Espineira, Maud-Yeuse Thomas, les auteur.e.s de la Transyclopédie, ISBN : 978-1-291-61695-8.
Notice publiée le 22 janvier 2014

Présentation de l’éditeur

Depuis longtemps, le sexe est perçu comme l’un des grands tabous des pays islamiques. Pourtant, la sexualité est évoquée dans de nombreuses productions culturelles du monde arabe. A partir de l’étude des discours oraux et écrits d’écrivain.e.s, il s’agit ici de rendre compte de la place des sexualités, des genres, des identités trans et queer au sein de la littérature marocaine.

Loin d’un exotisme littéraire, c’est un miroir que tendent les artistes aux sociétés. Les formes de vie hybrides et métissées viennent faire contrepoids aux différents normativismes identitaires, les œuvres littéraires marocaines mettent la lumière sur quatre grands enjeux politiques : le renversement des rapports de domination des hommes sur les femmes ; la présence d’une sexualité hors mariage déculpabilisée à l’égard du sentiment religieux ; la force du désir homosexuel ; la beauté des corps transidentitaires. Rompant à la fois avec les postures culturalistes et néo-colonialistes, cet ouvrage entend restituer sociologiquement et philosophiquement – donc sans tabou – les représentations plurielles de la sexualité, du genre et de l’identité au sein des productions littéraires marocaines.

Où l’on découvre ou décortique les images, miroirs et personnages proposées par les auteurs marocains : Driss Chraïbi, Badia Haj Nasser et Lamia Berrada Berca, Mamoun Lahbabi, Abdellah Taïa et de Mohamed Leftah, Fatima Mernissi, Rajae Benchemsi, Stéphanie Gaou et de Valérie Morales Attias, Ghita El Khayat et Chrysultana Rivet, Siham Bouhlal, Rajae Benchemsi et Siham Benchekroun, Mohamed Choukri et El Mostafa Bouignane, Mohamed Nedali, Baha Trabelsi, Tahar Benjelloun, Ghita El Khayat, Abdelkébir Khatibi et Bouchra Boulouiz, Hicham Tahir…

Auteur

Jean Zaganiaris

Enseignant-chercheur au CERAM/EGE Rabat, il est l’auteur de Penser l’obscurantisme aujourd’hui, Casablanca, Afrique orient, 2009.

 

Faites tourner!!!

Appel à contribution

DÉGAINEZ VOS STYLOS !

timult prépare sa 8ème (a)parution (en septembre 2014, yeah!).

Comme toujours, ça bouillonne dans nos ganaches… on veut partager avec vous certaines des questions qui nous traversent et qu’on trouverait intéressantes à aborder dans des écrits :
– Le capitalisme industriel, les sciences, les technologies et le monde qui va avec : Comment développer une critique anti-industrielle sans être réactionnaire ? Pourquoi je rêve d’une révolution des cyborgs ? Pourquoi j’aime marcher pieds nus dans l’herbe mais que la “Nature” me fait gerber?
– Quelles mixités ou non-mixités dans nos luttes ? Est-ce que la mixité est souhaitable ? Quelles alliances former et comment ? Pourquoi certaines luttes sont blanches (sans vouloir l’être) ? Retours sur expérience.
– L’autodéfense féministe, entre outil d’émancipation et instrument de politiques et idéologies racistes, sécuritaires, classistes… entre analyse collective et structurelle et élément de développement personnel. Nos idées, expériences, craintes.
– Les séries télévisées : refuge des idées subversives ou guet-apens ?
– Parlons d’urbanisme, de modes de vie et des luttes qui vont avec ;
– Le comment et le pourquoi des choix d’a/sexualité ;
– Récits de frontières ;

Ou encore plein d’autres trucs, ce qui vous intéressera

timult souhaite être un espace où débattre, critiquer, alors envoyez-nous vos retours, textes apportant d’autres points de vue sur des textes publiés dans le n°7, coups de gueule, réactions…

toutes sortes d’écrits sont les bienvenues : des BD, des textes de slam, des textes hors-norme et hors-format, des rébus, des analyses, des récits, des nouvelles graphiques, des mots croisés ou fléchés, des blagues… enfin tout ce que vous pourriez avoir envie d’écrire ! On est aussi ravi.es de contributions graphiques : photos, dessins, peintures, séries de gribouillages…

Comme d’habitude, il n’y a pas nécessité à rester seul.es face à l’écrit: contactez-nous si vous avez envie d’un processus d’écriture plus collectif ou partagé et nous verrons ce que nous pouvons inventer ensemble (coups de main, atelier d’écriture, binôme de travail, interview, discussion…). N’hésitez pas à nous faire part de vos projets et/ou envies, d’idées de textes ou d’images, d’ébauches de pensées que vous voudriez partager, ou voir prolonger dans l’écrit…

Femmes, lesbiennes, trans, gouines et autres monstres, produisons donc de l’écrit politique qui fait réfléchir, avancer et lâchons-nous !

Nous aurons besoin des idées et textes – en version presque finalisée ou au stade de prise de note – pour le printemps. Faites-nous signe avant le 15 avril.

Chaleureusement, timult…

Faites passer le mot

https://timult.poivron.org/07/

 

voici un lien qui est désormais (a priori) permanent où vous trouverez le pdf du génial bouquin de starhawk, ainsi que 2 textes d’analyses de féministes, pour les intéressé-es.

c’est ici

PS: ci-dessous, la présentation de ce livre, introuvable aujourd’hui en français, donc…
PPS : en attendant une ré-édition ? (on peut toujours rêver…)

Présentation de l’éditeur: Au cours des grands rassemblements contre la mondialisation de Seattle puis de Gènes, des nouvelles formes de protestation et d’organisation sont apparues. On a évoqué dans la presse l’action de Starhawk et d’autres femmes américaines formant les manifestants aux techniques de la non-violence et, plus étonnant, se livrant collectivement à des rituels qui relèvent selon elles de la magie. En France, ceux qui font de la politique ont pris l’habitude de se méfier de tout ce qui relève de la spiritualité et qu’ils ont vite fait de taxer d’extrême-droite. Magie et politique ne font pas bon ménage et si des femmes décident de s’appeler sorcières, c’est en se débarrassant de ce qu’elles considèrent comme des superstitions et de vieilles croyances, en ne retenant que la persécution dont elles furent victimes de la part de pouvoirs patriarcaux. Ce n’est pas le cas de la sorcière Starhawk et des femmes qui l’entourent. Non seulement elles ont pris au sérieux l’héritage des sorcières du passé sans aucun renoncement, mais elles le prolongent et transforment les idées que l’on se fait de la «magie», «art des sorcières». On découvrira dans ce livre comment, pour les sorcières néo-païennes, il est devenu indissociable de devenir capables d’une résistance active et inventive et de
soigner et faire exister la Déesse parmi elles. Et cela, au moment où l’Amérique devenait reaganienne, voici vingt ans.

Au travers d’un livre dense, Starhawk nous livre sa vision du monde actuel, de la place centrale que peuvent y occuper la magie et la spiritualité et, à travers ses expériences personnelles et le système qu’elle et ses sœurs ont mis en place, des manières concrètes d’instaurer un groupe, un rituel ou une action politique dans la non-violence et le respect de l’individu.

 

Film + rencontre le 1 décembre à 20:00

« Histoires d’A » un documentaire de Charles Belmont & Marielle Issartel, 1973, FR, 16mm > video, vo, 89′

Tourné en avril et mai 1973 sur une initiative du Groupe d’Information Santé (GIS) par Charles Belmont et Marielle Issartel, « Histoires d’A » est un documentaire qui s’inscrit dans la lutte pour la libéralisation de l’avortement et de la contraception. Le film est un témoignage sur ces luttes et plus largement sur les luttes féministes de cette époque. C’est un des premiers films à montrer un avortement par aspiration d’après la méthode Karman, ce qui le fera tomber sous le coup de la loi de juillet 1920 en France, interdisant non seulement l’avortement mais aussi l’incitation à celui-ci. Interdit de diffusion, il sera néanmoins projeté clandestinement à travers la France grâce au relais de groupes de militants avant de se voir autoriser à la diffusion en novembre 1974. Durant cette double carrière, le film aura été vu par des dizaines de milliers de personnes. Il a donc été un formidable outil de sensibilisation et d’information.

La projection sera suivie par une rencontre avec Marielle Issartel qui évoquera les histoires d’ »Histoires d’A ».

Avec la collaboration de la Ligue des droits de l’Homme
01.12 > 20:00
5€ / 3,5€

Au cinéma Nova, 3 rue d’Arenberg, 1000 Bruxelles

http://www.nova-cinema.org/spip.php?article12402

Film programmé dans le cadre de la programmation sur la censure « And…Cut! »

http://www.nova-cinema.org/spip.php?rubrique1903

© 2012 QueerPunxBelgium Suffusion theme by Sayontan Sinha